Le piano à pouces

Le piano à pouces

Une maman hareng
Et ses petits harengs
Nageaient de concert au large des côtes du New Brunswick (Canada)
Lorsqu’un filet,
Contraire à leur espoir de vivre,
Les hissa, étouffants, sur le pont d’un navire.
Délestées de leurs âmes de hareng,
Leurs chairs délicieuses furent promptement ramenées à terre.

Les y attendait une boîte ovale
De quinze centimètres d’un bout à l’autre
Et de cinq centimètres de haut,
Emplie d’une huile de soja
Dont on ne fera que caresser en silence le périple asiatique.


Ainsi se présentait leur dernière demeure.
Sur la boîte était inscrit « Brunswick Herring »,
Ce qui en anglais veut dire : hareng de Brunswick.
Des chiffres, et puis aussi une image très réaliste,
Comme à l’encre de Chine,
De maman Hareng.
Tordue dans un geste de fuite,
Elle semble encore vivante.

Entassé tout en rang avec ses semblables
Dans les flancs d’un bateau,
Ce banc de harengs métallifiés
Fit un dernier périple
Jusqu’aux côtes de l’Afrique Occidentale.
De bateau en train, de train en camion, de camion en voiture,
Qui sait peut-être de voiture en vélo,
Maman hareng et ses petits finirent par se poser
Sur une étagère.
A Ouagadougou, Burkina Faso (pour être plus exact).

La boite et ses harengs fut achetée
Par une maman d’Homme,
Qui nourrit ce soir-là,
Pour son plus grand plaisir,
Une famille nombreuse et goulue.
Adieu harengs, restait
Hormis son couvercle, tortillé et tranchant comme un couteau de pêcheur,
La boîte.
Sitôt celle-ci jetée, voici un homme qui la ramasse.
Une autre vie ? Suivons la trace.

L’homme alla quérir un bloc de bois de balsa noir,
Qu’il découpa aux dimensions exactes
De la boite écouverclée.
Il quérit encore sept petites tiges métalliques,
De dix centimètres environ,
Une tige de même taille mais d’un diamètre un peu plus gros,
Une plaquette,
En métal elle aussi,
D’une dizaine de centimètres de large et deux ou trois de haut,
Ainsi que des lamelles découpées dans un can de coca,
Grosses comme l’ongle d’un bébé.

L’homme prit les sept tiges
Et en façonna le bout pour qu’il soit plat.
Il les coupa en tailles distinctes
Enlevant ici un cheveu, ici une noix.
Il les rangea toutes les sept, dans un ordre choisi,
Et les arc-bouta contre la plaquette et la tige
Fermement serties au bois.

Dans celui-ci, il pratiqua un trou
De la taille d’un doigt.
Et de ce trou s’échappe
L’énigmatique résonnance
Des tiges tendues,
Dont on caresse du pouce les bouts arrondis.

Tendues, tendues comme des cordes,
Voilà pourquoi on appelle cet objet,
Moitié bleu hareng, moitié noir d’Afrique,
Tendant à la main furtive
Ses sept doigts longs et spatulés,
Un piano à pouce.

Et les ongles de bébé ?
Enroulés chacun autour d’une tige,
Ils agrémentent le son d’un frétillement ténu
Qui par sa spécificité hautement radiophonique
Ne peut s’apprécier pleinement
Qu’en direct sur France Musique.

 
 

dim 1 jan 2012

 
 
 
Laurent de Wilde

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