L'histoire de Mwandishi

herbie

"C'était trop lourd pendant trop longtemps, pour moi comme pour le public. J'ai dissous l'orchestre et je me suis dit que j'allais prendre un peu de recul. A ce moment-là, je ne savais vraiment pas ce que j'allais faire. Je pensais même aller voir ailleurs que dans la musique..."

Ainsi se souvenait Herbie Hancock de l'épilogue de ses quatre années d'expérience avec son Mwandishi Band. De nature essentiellement cordiale et positive, le pianiste ne nous avait pas habitué à des propos aussi pessimistes. Mais que donc s'était-il passé pendant ces quatre années, de 69 à 73, pour qu'il en sorte aussi déboussolé ? Ce groupe l'avait visiblement bouleversé dans de nombreux domaines... Excellente raison pour se pencher sur cette période charnière de extraordinaire carrière musicale !

Lorsqu'il sort du quintet de Miles en 68, Herbie est sans doute le pianiste le plus demandé de sa génération. Il a participé activement à l'un des groupes les plus célèbres de l'histoire du jazz, tout en gravant sous son nom des disques très vite très appréciés. L'année 69 lui ouvre les bras et désormais il est temps pour lui de tracer son chemin de chef d'orchestre.

Mais l'époque est extrêmement changeante, un monde ancien s'effrite et le jazz épouse les contours agités de cette période où tout le monde attend du neuf et où l'alternatif devient un désir dominant. Herbie est lui-même au bout d'un cycle quand il enregistre son dernier disque acoustique pour Blue Note, The Prisoner, continuation de son opus précédent Speak Like a Child. Il entame donc sa mue électrique avec la bande originale pour Warner d'un show de Bill Cosby, Fat Albert Rotunda, et participe aux premières expérimentations électrico-modales de Miles avec In a Silent Way, puis Big Fun. Il se produit au Newport Jazz Festival où il partage l'affiche avec BB King, Led Zeppelin, James Brown et Sly and the Family Stone, pour y découvrir un public nouveau et enthousiaste.

Cette année 69 marque également le retour du pianiste à ses origines africaines. Aux côtés d'Ed Blackwell, Buster Williams, Mtume et Billy Bonnner, il collabore en décembre à l'album de Tootie Heath "Kawaida" et accole à son état-civil, comme tous les participants de l'album, un nom d'origine swahili. Désormais, il sera Mwandishi Herbie Hancock.

L'année 70 sera donc dévolue à la formation qui se solidifiera en sextet. L'orchestre avec lequel tourne Herbie cet été-là joue les répertoires du Prisoner et de Fat Albert Rotunda confondus, et affiche Buster Williams à la basse, Joe Henderson au sax, Johnny Coles puis Woody Shaw à la trompette, Garnett Brown au trombone et Tootie Heath à la batterie. Las, au cours de l'année Tootie rejoint Yusef Lateef, Joe Henderson fonde son propre groupe et emmène Shaw dans ses bagages, quant à Garnett Brown il doit quitter l'orchestre car il doit honorer une grosse commande d'écriture ! De l'aventure du Prisoner dix huit mois plus tôt ne restait que le fidèle Buster Williams... Mais petit à petit, au fil des remplacements, le groupe finit par trouver son équilibre définitif avec Bennie Maupin au saxophone, Eddie Henderson à la trompette, Julian Priester au trombone, Billy Hart à la batterie et Buster à la basse. Et lorsqu'il se produit au Both/And à San Francisco en septembre 70, Hancock sait qu'il a enfin trouvé les membres définitifs du Mwandishi Band.

C'est alors que commence pour les musiciens de l'orchestre une expérience que tous, Herbie le premier, décrivent comme exceptionnelle. Délaissant les couleurs gentiment funky de Fat Albert, le sextet s'engouffre dans une direction avant-guardiste, imprégnée tant de groove que de free. Et là se passent des choses étranges. Reposant bien souvent sur l'intuition pure, la musique du groupe donne lieu à de véritables transes collectives, où chaque membre partage avec les autres un sentiment profond, unitaire, et où les individus sont en quelque sorte fondus dans une instantanéité de groupe dont ils ne sont qu'une partie organiquement rattachée au tout. Tous ont d'ailleurs accolé à leur patronyme leur nouveau nom swahili (Jabali pour Hart, Mwile pour Maupin, Pepo pour Priester, Mganga pour Henderson et Mchejazi pour Williams). Cette révélation musicale sera en outre pour Hancock, averti par Buster, une illumination qui, comme il me l'a confié, le conduira peu après au bouddhisme Nichiren qu'il commença à pratiquer régulièrement.


Comme on le disait il y a quelques années : ça mutait grave.


Le premier enregistrement du groupe pour Warner s'appelle donc Mwandishi. Y figurent trois belles et longues compositions (dont l'une, You'll Know When You Get There, dérive d'un thème publicitaire qu'Herbie avait écrit pour Eastern Airlines !) où Buster Williams joue de la basse électrique sur une ligne de groove lent en 15/4 et de la contrebasse sur les deux autres titres. Herbie est sur un Rhodes tout pourri dont il arrive à sortir des sons incroyables, notamment grâce à l'echoplex qu'il manipule d'une main tandis qu'il joue de l'autre. L'album est très inspiré, avec beaucoup de couleurs différentes et se déploie dans une liberté instinctive irrésistible.

De plus, dans une dynamique qu'il faut replacer dans le contexte de la période, Hancock prend le contrôle de la console de mixage pour ajouter des effets et des montages en post-production. Auparavant quand un artiste enregistrait pour un label, il se contentait de se présenter au studio, de jouer sa musique et c'était le label qui décidait de tout à partir de là. Le fait de se rendre maître, selon l'évangile de l'époque, des outils de production était en soi un acte qui allait beaucoup plus loin que la recherche musicale et constituait une authentique revendication, ouvrant la voie à l'auto-production de nouveaux artistes noirs, dont un certain Stevie Wonder avec son album Where I'm coming From, puis le célèbre Music of my Mind (1973).

Les critiques de l'enregistrement et des concerts sont bonnes, parfois enthousiastes, la tournée européenne de l'été 71 est un triomphe, mais le disque ne se vend pas. En revanche le groupe tourne beaucoup, répète beaucoup; sans se démonter, Herbie récidive et retourne en studio en février 72 pour y enregistrer Crossings, toujours pour Warner. Mais il entraîne cette-fois-ci dans son sillage un personnage déterminant pour la suite de son parcours : le Dr Patrick Gleeson.

Cet universitaire californien, l'un des premiers à acheter un synthétiseur Moog à l'époque où ceux-ci faisait la taille d'une armoire, est un geek de son, et il ouvre en 68 à San Francisco le studio Different Fur où il se met à tripoter ses machines avec frénésie. Passionné par le travail du Mwandishi Band, il persuade Herbie de lui laisser les bandes de l'enregistrement quelques jours afin d'y ajouter des couches sonores supplémentaires. Mais loin d'utiliser le synthé comme le font tous ses contemporains, c'est-à-dire en tentant de reproduire ou doubler des instruments existants, il développe des atmosphères très expérimentales dont le grain syhthétique résolument moderne se mélange parfaitement avec les délires à l'Echoplex de Herbie.

L'album sortira tel quel, le pianiste aime. Les autres moins. Le magazine Downbeat assassine le disque, David Rubinson, le fidèle et enthousiaste producteur de Hancock a des doutes, et même les musiciens font des grimaces quand ils se mettent à répéter avec Gleeson qui désormais fait partie du groupe. Dialogue entre Buster et Gleeson à la fin de la première répet : C'est quoi ton truc là ? Un ARP 2600. Ah ouais ? Ben ça sonne comme un gros aspirateur !

Le Mwandishi Band continue de tourner, beaucoup. Souvent dans des salles conçues pour du jazz acoustique, où le propriétaire demande au batteur de jouer moins fort, ou encore n'ayant pas l'équipement pour diffuser cette musique dans de bonnes conditions... Mais passées les premières réticences, l'orchestre se soude de plus en plus et décolle littéralement devant un public incrédule. C'est également l'âge d'or des drogues hallucinatoires qui vont désormais inspirer les artistes et leurs publics et en modifier profondément les comportements.

On ne dira pas assez combien l'irruption d'un synthé sur scène, surtout pour produire des matières sonores aussi inhabituelles, est révolutionnaire pour l'époque. Même Miles qui se pique de modernisme révolutionnaire et invite Hancock à jouer sur son très extrêmiste On The Corner n'a pas ça dans son groupe. Les gens adorent ou détestent. Le disque ne se vend pas, et la direction de Warner, qui n'arrive pas à trouver un public pour cette musique, est pressée de se débarrasser de cet artiste prometteur parti bizarrement en sucette.

Fin 72, Herbie se convertit au bouddhisme et déménage définitivement de San Francisco à Los Angeles.

Au début de l'année 73, le Mwandishi Band entre à nouveau en studio, pour une musique de film cette fois-ci. C'est l'histoire d'un ancien agent de la CIA noir qui retourne dans les rues de Chicago et entraîne des jeunes nationalistes noirs à la guerilla urbaine... Le film, intitulé The Spook Who Sat By The Door (le fantôme assis devant la porte), sortira de façon très confidentielle (on se demande pourquoi), et Rubinson et Hancock finirent par payer de leur poche les sessions d'enregistrement. Malheureusement, aucune trace ne reste de la BO de ce film, dont les témoins se souviennent avec émotion de l'intensité et du modernisme.

Délivré de ses obligations contractuelles, Herbie se tourne alors vers le label où tous ses copains enregistrent le même genre de musique que lui avec beaucoup de succès: Miles, bien sûr, mais aussi Weather Report de Zawinul et Shorter, Mahavishnu Orchestra avec John McLaughlin, Return to Forever de Chick Corea... Il signe donc avec Columbia (qui n'eut pas à la regretter) au printemps 73 et enregistre immédiatement son troisième disque avec le Mwandishi Band.

L'album qui en sort, Sextant, est sans aucun doute le plus abouti. Au contact de Gleeson, Herbie s'est initié aux synthés et commence à les utiliser à sa façon. Les boucles deviennent très rythmiques tout en gardant un grain résolument avant-guardiste, les matières sonores générées par le groupe sont toujours VRAIES et incroyablement variées, les solistes inspirés, toutes les phases musicales s'enchaînent comme mues par un seul souffle, le résultat est époustouflant. Je l'ai acheté quand il est sorti et l'ai écouté en boucle pendant plusieurs années. Pour moi, tout y est.

Mais malgré mon achat à l'époque, le disque ne marche pas non plus - même si le même magazine qui assassinait Patrick Gleeson à la sortie de Crossings le qualifiait d'artiste de jazz exceptionnel un an et demi après.

Reprenons. Voici trois ans que le Mwandishi Band tourne et enregistre quasiment sans arrêter. Sept musiciens sur scène, donc une équipe de huit à dix personnes en permanence sur la route. C'est une grosse production qui perd de l'argent car les ventes de l'album ne suivent pas. Il arrive que le public aussi ne suive pas. Juste avant d'enregistrer Sextant, le groupe se retrouve en deuxième partie des Pointer Sisters, et là pour Herbie, c'est la claque. Selon ses propres termes, "elles nous ont assassinés". Le pianiste réalise que cette énergie groovy lui manque, que c'est elle qui peut le rattacher à son public. Il est allé très loin dans les expérimentations de toutes sortes avec son groupe et commence à se demander comment donner cette nouvelle couleur au Mwandishi Band. Mais le coup de grâce vient quand un camion entier de bandes d'enregistrements originaux effectués à San Francisco est volé à l'orchestre devant le Village Vanguard où ils se produisent.

Herbie est épuisé. Il a le sentiment d'être monté dans les nuages, mais d'avoir perdu ses racines. Son public s'étiole, il perd de l'argent. Ce début de décennie qui devait consacrer son talent tourne en équipée sauvage dans le militantisme et l'expérimentation tous azimuths. Il prie beaucoup, broie du noir et réalise qu'il doit dissoudre le Mwandishi Band, qui, sans doute parce qu'il est allé si loin, a dépassé le point de non-retour.


Il fonde alors les Headhunters, et casse la baraque.


Ces années Mwandishi sont sans doute les plus intenses de la carrière de Hancock. A la réception de son récent Grammy, il se souvenait avec émotion de cette période et de son "expression de la rébellion contre les conventions : de bien des façons, nous étions à la recherche de nouvelles parties de nos personnalités à travers l'art". De fait et de leur propre aveu, jamais les membres de l'orchestre, Herbie inclus, ne retrouvèrent ultérieurement cette sensation d'un groupe si uni dans la musique. Souvent noires, complexes mais toujours engagées, ces années furent celles qui permirent à Herbie de se remettre en question pour s'arracher au jazz acoustique traditionnel et se réaliser complètement. Curieusement, sa mue fut plus longue que la plupart de ses congénères et il mit quelques années à trouver "son" truc. Corea, Miles, Zawinul s'installèrent dans leur son électrique beaucoup plus promptement. Mais comme dit le vieux sage au bar du Sunside, le voyage est plus important que son but. On ne peut donc que se réjouir que cette introspection ait duré si longtemps et nous laisse en souvenir d'aussi passionnants et beaux albums...

 
 

ven 25 jan 2008

 
 
 
Laurent de Wilde

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