Journal de séance

journal de seance

Dimanche 16 Avril - Après avoir recopié les partitions d’alto dans l’avion (en mi bémol, ce sont les plus laborieuses, je les fais toujours au dernier moment), nous atterrissons à New York par un radieux beau temps. Ira Coleman est venu me chercher avec sa Cadillac; il est depuis quelque temps devenu cinglé de musique indienne, et il écoute Zakir Hussein à fond la chaîne. Il m’explique qu’il a beaucoup travaillé les tablas ces derniers jours, je l’en félicite, tout en espérant dans ma Ford intérieure qu’il sait encore jouer de la contrebasse. Arrivés chez lui à Brooklyn, nous faisons un rapide survol de la musique que je compte enregistrer, et suis définitivement rassuré sur ses qualités de bassiste. Nous mangeons et buvons d’abondance, et nous couchons à une heure raisonnable.

Lundi 17 Avril - La journée commence tôt. Il faut d’abord passer au sudio pour tâter le piano. Je pose les mains sur le clavier, pour me rendre compte que l’instrument ne fera pas l’affaire. Qu’à cela ne tienne, François Zalacain, en bon producteur exécutif, a pris rendez-vous chez Steinway à 10 h 30, au cas où. Nous débarquons donc, Zalacain, Ira, Guy Boselli (de Sony) et moi dans l’immeuble vénérable de la maison Steinway, à quelques pas de Carnegie Hall. Une dame austère mais charmante nous guide jusqu’au sous-sol du bâtiment, le saint du saint, les ateliers Steinway. Une dizaine de pianos sont bientôt soigneusement disposés côte à côte, comme des cartes d’un jeu de solitaire. Je les torture l’un après l’autre, hésite en choix final entre un complèt de concert au son sublime, mais un peu brillant (caractéristique des Steinway New York), et un demi-queue plus sombre et plein de caractère. Je me décide pour le demi-queue, et m’entend dire par la dame, légèrement narquoise, que c’est le piano que préfèrent tous les jazzmen... Tout va bien, il sera livré à temps pour la séance de demain. Nous profitons de la proximité de mon ancien quartier, Hell’s Kitchen, pour aller déjeûner dans un de mes restaurants favoris. La direction n’a pas changé, et la carte des vins est toujours aussi variée que raisonnable.
L’après-midi se passe chez Zalacain, à deux pas du restaurant, où je mets au point sur son piano quelques détails pour la session du lendemain. J’y ai également rendez-vous avec le réalisateur de la vidéo qui doit être tournée à l’occasion de l’enregistrement. Au bout de quelques minutes de discussion, je m’aperçois qu’il pensait faire un clip sur un seul titre, comme pour un tube, et qu’il voulait me faire jouer dans un monastère en ruine, avec des danseuses en maillot de bain qui s’agitent vingt mètres au dessus de moi. Une brève mise au point lui permet de redéfinir ses objectifs, et je le vois partir avec une légère appréhension : nous sommes-nous bien compris ?

Mardi 18 Avril - Jour de répétition au studio. Ira et moi arrivons à l’heure, et trouvons notre saxophoniste Antonio Hart en train de se chauffer. Ce genre de détail est toujours significatif de l’esprit d’une session, et celle-ci semble bien commencer. Je retrouve également avec plaisir notre ingénieur du son, David Baker, à qui j’explique l’esprit général du disque. Une de ses nombreuses qualités est de comprendre avant même qu’on ait fini de lui expliquer, aussi, dès que notre batteur Billy Drummond a fini de monter sa batterie, nous nous mettons rapidement au travail. Il manque encore Eddie Henderson, qui arrive le jour même d’Italie et nous rejoindra en fin d’après-midi. En l’attendant, nous mettons le son au point, et regardons quelques partitions.
Eddie arrive, gonflé à bloc après huit heures d’avion, et sort de sa nouvelle trompette Selmer plusieurs suraigus qui électrisent l’orchestre. Nous descendons les morceaux les uns après les autres, et tout a l’air de coller. Les tempos tournent bien, et il n’y a pas trop d’orchestrations à modifier. On bouffe, et au dodo.

Mercredi 19 Avril - On commence à enregistrer. Il ne s’agit plus de jouer les partitions, mais de faire de la musique. Nous débutons par un bon tempo medium, qui met tout le monde à l’aise. Seul problème : les type de la vidéo sont là pour toute la journée, et aussi discrets et efficaces qu’ils soient, il est difficile de se concentrer : lumière très forte, présence de quelqu’un à côté de soi pendant les prises, l’ingénieur du son qui s’inquiète pour des bruits non répertoriés... Chacun essaie de faire son boulot du mieux qu’il peut. A l’étage au-dessus, John McLaughlin enregistre un disque en même temps que nous. Les deux studios deviennent perméables, et on voit les têtes de James Geenus et Dave Sanborne apparaître derrière la glace, tandis que Billy Drummond taille une bavette en haut avec Dennis Chambers. Eddie est venu avec sa nouvelle Ferrari, et tout le monde sort l’admirer au parking. Je vois tout ça du coin de l’oeil seulement parce qu’il y a un disque à faire, quand même, merde. On avance lentement : trois morceaux sont mis en boîte.

Jeudi 20 Avril - On débute par un morceau en quartet, vite fait sur le gaz. Le son est bon, il n’y a que nous dans le studio, et on avance vite. On continue en quintet, et on se retrouve au fond du son. Le groupe se solidifie, on essaye des trucs un peu plus casse-geule, et on commence à vraiment s’amuser. On rejoue un morceau enregistré la veille, qui sonne beaucoup mieux maintenant. L’heure tourne, mais on n’y pense plus. Six morceaux plus tard, on s’aperçoit qu’il nous reste un peu de temps pour un dernier titre. On essaye une prise, puis une autre. Le courant ne passe plus, c’est fini, il faut s’arrêter, c’est comme ça.

Ca y est, tout est en boîte, comme à chaque fois je me dis que si c’était à refaire, je m’y prendrais autrement, commencer par ce morceau-ci plus que par celui-là, écrire des partitions plus claires, répéter plus longtemps avant, enregistrer les répétitions, etc... Pour la prochaine fois... Maintenant, c’est l’heure d’aller faire la fête, et d’aller se dissoudre dans New York, dont je n’ai pas encore beaucoup profité.

 
 

ven 17 avr 2009

 
 
 
Laurent de Wilde

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