INTERVIEW HERBIE HANCOCK
Donald Byrd/Pepper Adams : It’s a Beautiful Evening
- Attends...C’est Donald Byrd ! It’s a beautiful Evening,
je crois. C’est qui au vibra ? Teddy Charles ? Ca, c’est le
premier enregistrement que j’ai fait. Quel est le titre du disque
?
- Il est sorti en fait sous toutes sortes de différents titres,
je le connais sous le nom global des “Warwick Sessions”.
- Oui, il paraît même qu’ils en ont sorti une version
sous mon nom. Quelle escroquerie ! Je n’étais qu’un
sideman dans cet enregistrement. J’ai rejoint cet orchestre en décembre
1960. Je me rappelle que le premier endroit où nous avons joué
était à Milwaukee. Tu sais, cette introduction en accords
au piano et au vibra, je crois me souvenir que c’est moi qui l’ai
écrite... (vient le solo de piano). Ha ha ! Je sonne vraiment comme
Bill Evans sur celui-là. J’étais très influencé
par lui à cette époque.
- Vous vous souvenez de la première fois que vous avez entendu
Bill Evans ?
- Oui, c’était sur Kind of Blue. Je n’avais jamais
entendu son nom auparavant. Tu sais, moi, j’étais un gamin
à Chicago, et je n’avais pas la moindre idée de ce
qui se passait en-dehors de chez moi. La première fois que je suis
allé à New York, c’était avec le groupe de
Donald Byrd ! Je ne pense pas qu’il ait joué à Chicago
quand j’y étais. Cette approche modale m’a immédiatement
séduit.
- Le Bill Evans de la première heure était pourtant beaucoup
plus traditionnel, en droit fil de Bud Powell ou Hampton Hawes...
- De Bud, oui. Je trouve qu’Hampton Hawes est plus orienté
vers le blues. Mais Bud, le bebop, tout ça, on l’entendait
effectivement chez Bill Evans, mais je ne l’ai découvert
que plus tard.
- Est-ce que le style d’orchestration de Donald Byrd a eu de l’influence
sur votre travail de compositeur et d’orchestrateur, tel qu’on
peut l’entendre par exemple sur Speak Like a Child ?
- Dans Speak Like a Child, j’étais essentiellement influencé
par Bill Evans. Mais Donald Byrd était un musicien de jazz qui
écoutait beaucoup de musique classique, des impressionnistes français
en particulier. Je trouve que ce sont eux qui ont le plus marqué
le monde du jazz de ma génération, d’un point de vue
harmonique. Chez des musiciens de jazz plus agés que moi, l’influence
du blues, de la musique d’église, était sans doute
la plus forte. Byrd, par contre, écoutait beaucoup des gens comme
Edgar Varese, Villa Lobos, Strawinsky. Comme je jouais du classique quand
j’étais gosse, ce n’était donc pas une réelle
découverte pour moi, mais Donald m’encourageait à
prolonger cette intimité avec le répertoire classique, et
à garder l’esprit ouvert à toutes sortes de musiques
différentes.
- Vous disiez il y a quelques jours en parlant de la formation classique
qu’il fallait, quand on joue du jazz, essayer de se placer au-dessus
d’elle...
- Au-dessus était une formule malheureuse. Je dirais plutôt...
à coté ! J’ai, disons, essayé de transposer
en jazz un certain type d’émotion que peut procurer la musique
impressioniste française. Je sais aussi que la manière d’orchestrer
de Jimmy Heath a été très importante pour moi, mais
sans doute pas de façon directe, audible. Je me rapelle l’avoir
rencontré en debut 1962. Lorsque j’ai acheté en 1963
ma première voiture de sport, une Cobra -je m’en souviens
très bien car je l’ai encore-, Jimmy a été
le premier à faire un tour dedans !
Mais pour revenir à Bill Evans, il a exercé une influence
énorme sur mon jeu et sur mon style d’arrangement, en particulier
par rapport à une certaine conception orchestrale que je développe
quand je joue.
- Mais Bill Evans n’orchestrait pas...
- Non, mais sa façon de penser au piano était orchestrale.
L’utilisation de contre-chants, d’ostinatos, tout cela est
très orchestral. Je n’en ai pris conscience que plus tard
dans ma carrière. C’est très fréquent dans
la vie d’un artiste : souvent on joue ce que l’on entend,
ce n’est que plus tard que l’on peut s’arrêter
pour réfléchir, et c’est là que l’on
discerne le mécanisme des influences... Bill Evans était
donc sans aucun doute une influence majeure, au même titre d’ailleurs
que ma formation de pianiste classique. Je jouais avec des grandes formations,
qui me donnaient l’occasion de ressentir ce que c’était
que la couleur orchestrale. Mais tout ceci n’empêche que Donald
Byrd ait été aussi très influent sur le developpement
de ma musique.
Eric Dolphy : 2:45.
Wow ! Eric Dolphy ! C’est Richie Davis à la basse, non ?
Et le trompettiste ? Ed Armour ? Ouais, c’est ça. Tu sais,
j’ai rencontré Tony Williams à l’époque
où j’étais avec Dolphy. On a joué ensemble
à Boston. Et quand j’écoute ce que je joue derrière
Dolphy, je m’aperçois que c’est à ce moment-là
que j’étais prêt à rencontrer Tony. J’étais
vraiment sur le point de trouver une sorte de concept de contrepoint rythmique,
mais j’avais besoin de l’influence de Dolphy et de son contact
pour développer ce concept.
- Comment avez-vous développé ce concept ? Y avez-vous réfléchi,
ou est-ce quelque chose qui s’est développé naturellement
?
- J’ai dû travailler avec Eric pendant quelque chose comme
trois mois. Je l’avais rencontré, mais je ne connaissais
que très peu de choses de sa musique. Je savais simplement qu’il
était un des acteurs de cette nouvelle école de musiciens
d’avant-garde. Mon impression était que ces gens-là
ne jouaient pas les accords comme nous les connaissions. Jacky Byard était
le pianiste de Dolphy à l’époque. Son style était
extrêmement large. Il était plus vieux que moi, je me demande
même s’il n’était pas plus vieux qu’Eric,
et il utilisait un langage musical qui pouvait aller jusqu’au stride,
en passant par la grande époque du Swing, et il pouvait jouer free
aussi. Quant à moi, je n’avais pas jusque là accordé
beaucoup d’attention à la musique d’avant garde, je
ne comprenais pas ce qu’ils étaient en train de faire. Mais
une chose est sûre, c’est qu’ils attiraient l’attention
de beaucoup de gens. Aussi, quand Eric m’a appelé, j’ai
tout de suite accepté, mais surtout parce que j’avais besoin
d’argent, j’aurais accepté n’importe quoi. Et
puis, je n’arrivais pas à me forger une opinion pour ou contre
cette musique. Alors j’y suis allé ! Ma première question
à Eric fut : qu’est-ce que tu veux que je joue, je n’ai
pas l’impression que vous utilisez des accords pour improviser ?
Alors, il m’a répondu, si si, on utilise les accords. J’ai
fait ah ouais ? Et il a fait ouais. Alors j’ai dit : OK. Et j’ai
rejoint l’orchestre. Mais avant la première répétition,
pour répondre à ta question, j’y ai réfléchi,
et je me suis dit, comment trouver un son qui ne rappellerait pas la façon
conventionnelle d’approcher les accords. Comment puis-je trouver
la porte d’entrée de cette musique ? Et la seule solution
que j’ai trouvé était la suivante : peut-être
que je si cassais volontairement certaines règles établies
dans l’accompagnement traditionnel, j’arriverais à
trouver ma place dans ce groupe. Parce que je ne voulais surtout pas les
embarasser, et les empêcher de développer leur musique, au
contraire ! Par conséquent, pendant ces quelques mois, mon approche
reposait entièrement sur la cassure : casser la mesure, ou me placer
délibérément en-dehors d’elle.
Il y avait aussi une chose très importante; la plupart des gens
qui venaient écouter cette musique n’avait pas la moindre
idée de ce que c’était. Et il m’a fallu développer
un certain courage pour continuer à croire en cette musique, pour
la faire sonner comme il faut. D’un point de vue personnel, j’ai
tout de suite été attiré par le fait de jouer avec
ce groupe. J’en retirais énormément de choses, je
me rendais compte qu’il y avait des trésors cachés
dedans. Et pour continuer à jouer cette musique, il fallait beaucoup
de courage. Dans un certain sens, on tâtonnait dans le noir, sans
savoir où on allait, mais il y avait dans ce groupe quelque chose
de mystérieux, de spirituel qui faisait qu’on brûlait
d’envie de pousser plus loin l’expérience. Tu sais,
on avait parfois l’impression d’être des martyrs, on
était sur scène, et on se demandait si on n’allait
pas finir au bûcher...le blues de Jeanne d’Arc !
Et si on n’avait pas la foi, alors ce n’était même
pas la peine de jouer. Je ne jouais pas du tout pour le public, je jouais
pour les autres musiciens, et pour la pureté de cette musique qui
était une émotion brute. Ce n’était pas une
musique intellectuelle, au sens traditionnel du terme, on essayait simplement
de jouer des choses qu’on n’avait jamais jouées avant...
On était aux aguets de n’importe quelle impulsion qui pouvait
servir cet objectif.
C’est marrant que tu me joues cet album, d’ailleurs, parce
que personne ne m’en parle jamais. Et pourtant, cela a été
une étape essentielle dans mon développement musical. Rien
ne pouvait mieux me préparer à la musique qu’on a
faite dans le groupe de Miles, dans les années 60. Quand je suis
rentré chez Miles, j’avais donc déjà une ouverture
d’esprit qui me fut très précieuse. J’irais
même jusqu’à dire que la musique d’Eric préparait
en fait à tout. En sortant de chez lui, on pouvait aller dans n’importe
quelle direction, avec une musicalité et une confiance en soi inestimables.
Le sens du partage musical, de l’empathie était exacerbé
dans ce groupe. C’était VRAIMENT une musique de groupe. Bon,
bien sûr, il y avait des fois où le groupe n’était
pas bon, mais ce n’était pas grave, car les occasions où
la musique était vraiment là payait au centuple pour tous
les ratages et les tâtonnements que l’on rencontrait occasionnellement.
- Quand il se passait quelque chose d’exceptionnel, ou que vous
jouiez une phrase ou une figure rythmique inventée sur l’instant,
est-ce que vous aviez la tentation de la mémoriser, pour la travailler
de façon plus systématique à la maison ?
- Uniquement au début, quand j’ai passé au crible
les différentes figures que j’utilisais auparavant. J’ai
posément décidé quelles devaient être les règles
à casser.
- Quelles étaient ces règles ?
- Rythmiquement, d’abord. Déplacer les accents, éviter
les lieux communs. Et puis au lieu de jouer un accord complet, d’en
jouer juste quelques notes. Une fois ceci posé, j’ai tenté
d’examiner où cela me conduisait.
- Quelles sont les règles que vous avez décidé de
conserver ?
- Aucune, vraiment, j’étais plus orienté vers le développement
de ce que je savais déjà. Par exemple, l’utilisation
des triades (un groupe de trois notes, dont généralement
la tierce est majeure - do mi sol- ou mineure -do mib sol). Auparavant,
je restais à l’intérieur d’une conception d’accords
traditionnels. Avec Eric, j’ai commencé à m’intéresser
à d’autres façons d’exprimer un accord.
Et c’est une approche que j’ai continué de développer
avec Miles. Quand j’étais dans son groupe, j’ai fait
beaucoup d’autres albums avec d’autres musiciens, car l’
orchestre ne tournait pas tout le temps. Je me rappelle du premier enregistrement
que j’ai fait avec Wes Montgomery, je crois en avoir fait quatre
ou cinq avec lui. Pour le premier, j’ai joué de façon
très conventionnelle, alors que j’étais plus libre
avec Miles. Mais quand Wes m’a appelé pour faire un deuxième
album, je me suis dit : Wes Montgomery est un merveilleux musicien. Miles
est un merveilleux musicien. Il n’y a aucune raison musicale pour
que je me sente plus à l’étroit avec l’un qu’avec
l’autre. Il faut que je trouve un moyen de me sentir libre, quelle
que soit la personne que j’accompagne. Je me souviens parfaitement
de ce débat intérieur, et des termes dans lesquels je me
le suis posé. Je savais qu’avec Wes, il me fallait rester
dans les limites d’une harmonie plus traditionnelle, alors que l’orchestre
de Miles s’en éloignait de plus en plus. Mais rien ne m’empêchait
d’utiliser des procédés identiques, comme par exemple
chercher des contre-chants, ou exprimer un accord par deux notes seulement,
ce qui ne gênait nullement la musique, mais lui conférait
un aspect peut-être plus...ouvert. Et c’est comme ça
que cette approche est devenue, à proprement parler, mon style.
Miles Davis : 7 Steps to Heaven
- Oui, Miles, bien sûr.
- C’était votre première rencontre avec lui. Vous
aviez entendu Bill Evans, Wynton Kelly, Red Garland jouer avec lui auparavant.
Est-ce que cela a affecté la façon dont vous jouiez au début
?
- J’étais certainement influencé par les versions
existantes du répertoire que l’on jouait avec lui. Mais ces
morceaux-là, ils étaient tout nouveaux. Je n’avais
jamais entendu Wynton Kelly ou Bill Evans les jouer. Je dirais même
que je ne les avais jamais entendus sur ce GENRE de morceaux. La façon
dont les arrangements étaient conçus donnait à la
musique une couleur complètement différente. Prends par
exemple cette pédale de sol mineur au début du morceau :
le placement rythmique des riffs que je joue, combiné aux figures
de Tony (Williams) en faisait quelque chose de neuf. Le jeu de Tony changeait
le son de tout l’orchestre. Et même si la structure harmonique
de ces compositions reposait en grande partie sur le procédé
classique des II-V-I, j’étais déja impliqué
dans tout un système de substitutions d’accords. J’entendais
Miles utiliser ces substitutions; ça ne marchait pas forcément
pour l’exposé de la mélodie, mais quand venait le
moment des solos on y allait à coeur joie.
Tu vois, Donald Byrd avait étudié avec Nadia Boulanger.
Et il avait appris énormément de choses avec elle, ainsi
qu’avec Lili, sa soeur qui est morte lorsqu’elle avait une
vingtaine d’années. Et Donald m’a branché sur
beaucoup de choses qu’il avait apprises de Nadia Boulanger, et sur
les quelques enregistrements de Lili qui m’ont complètement
époustouflés. Je me rappelle que je pleurais chaque fois
que je les écoutais. Et je me suis attelé à l’étude
de cette musique, pour tenter de comprendre harmoniquement ce qu’elle
faisait. Tu sais, l’harmonie, ça a toujours été
mon truc. Surtout ce qui dérive de l’impressionisme, je me
fais avoir à tous les coups, j’adore ça. Mais j’aime
aussi les choses plus anguleuses : le raison pour laquelle j’aime
Strawinsky est qu’il est plus fou, plus moderne, quoiqu’il
ait été influencé par les impressionistes lui aussi.
Pour moi, un gars né dans les années 40, Strawinsky, c’était
l’idole !
- A propos de choses anguleuses, et Monk ?
- Ah. Monk. C’est drôle, je me suis intéressé
à Bud Powell et Monk après Bill Evans. J’avais entendu
Horace Silver, le groupe d’Art Blakey, et les gens du hard bop en
général, qui étaient en quelque sorte plus ”contemporains”,
et ce sont eux qui m’ont conduit vers Bud et Monk. J’imagine
que les disques devaient être en trop mauvais état (too scratchy)
pour que je m’y intéresse spontanément... Mais je
dois dire que j’ai mis du temps à apprécier ce que
Monk offrait à la musique. Je disais comme tout le monde que Monk
était génial, mais je ne comprenais pas vraiment pourquoi
les gens aimaient autant sa musique, du moins au début. Je me rendais
bien compte qu’il avait quelque chose d’unique, et des musiciens
que je respectais énormément disaient le plus grand bien
de son travail. Mais j’avais du mal à comprendre. Et puis
quand c’est devenu clair pour moi, wow ! Ses mélodies étaient
tout de suite familières, et harmoniquement, c’était
quelqu’un d’exceptionnel. Un type qui écrit Round Midnight
dans les années trente ne peut pas être ignoré très
longtemps... Je me souviens de la séance Prestige avec Miles et
Milt Jackson, où ils jouent The Man I Love. Wow ! Personne ne jouait
des harmonies comme ça à l’époque. Sa pensée
harmonique était d’une profondeur vertigineuse !
Bud et lui, d’après ce que j’ai cru comprendre, étaient
les meilleurs amis du monde, et leur admiration l’un pour l’autre
était tellement intense qu’on pouvait la lire dans leur regard
chaque fois qu’ils étaient ensemble. Dans le film Straight
No Chaser, on voit Bud qui retrouve Monk à l’aéroport,
à Paris, et ils ont l’air tellement contents de se retrouver,
je me demande même s’ils ne se tiennent pas par la main à
un moment, c’est d’une telle tendresse, c’est tellement
beau de voir ça... Et je suis sûr qu’ils se sont beaucoup
influencés l’un l’autre. Ce n’est donc que plus
tard que j’ai tenté d’assimiler cette approche “angulaire”
de l’harmonie telle qu’il l’entendait. J’ajouterais
que cette approche, très percussive, descendait en droit fil de
celle de Duke Ellington.
Mais pour en revenir aux soeurs Boulanger, il y a un truc que j’essayais
de comprendre d’après les disques de Lili, car je n’avais
pas les partitions, c’était son utilisation polytonale de
certains accords. Par exemple une triade majeure de Fa# posée sur
une triade mineure de Mi. Je ne savais pas qu’on pouvait faire ça.
Sur mon deuxième album, j’ai écrit un morceau qui
s’appelle King Cobra, dans lequel je mets en application ces découvertes.
Pour moi c’était vraiment un sujet d’études.
Donald Byrd et moi avons découvert cela au même moment, et
on s’est mis à étudier toutes les possibilités
de superposition de triades.
Par exemple, prenons une triade de base de Fa mineur. On peut donc lui
superposer les triades de Fa mineur, de Sol mineur, Sol majeur, Lab majeur,
Lab mineur, Sib majeur, éventuellement Si demi-diminué,
do mineur, dans certains cas Réb majeur, sur Ré il n’y
a pas grand’chose, et puis enfin Mi majeur ou Mi mineur. Tu vois,
l’idée de superposer les triades de Sol majeur et de Mi majeur
ou mineur sur un accord de Fa mineur étaient tout à fait
nouvelles. Ca entraînait des gammes nouvelles, du genre : Fa-Sol-Lab-Sib-Si-Do-Réb
selon les cas-Ré-Mib-Mi-Fa.
Ainsi dans 7 Steps to Heaven, la septième note de la mélodie,
la septième marche vers le ciel, tombe sur un Sol 9. Durant l’exposé
du thème, je jouais un Sol 9, Mais dans les solos, je pouvais jouer
une triade de Réb majeur sur ce Sol. Ou encore une triade de Mib.
Et utiliser les gammes appropriées...
Un dernier truc sur le fait de jouer derrière Miles. Quand George
Coleman était dans le groupe, il était très influencé
par Coltrane. Et dans ses solos, on l’accompagnait Ron Carter, Tony
Williams et moi de façon beaucoup plus libre qu’avec Miles.
Plusieurs mois après avoir rejoint le groupe de Miles, un jour,
ce dernier nous dit : pourquoi vous ne jouez pas derrière moi comme
vous jouez derrière lui ? Tony et moi, on s’est regardés,
et on pensait la même chose : quand on est un jeune musicien, et
qu’on a une telle admiration pour l’artiste qu’on accompagne,
et que ses albums ont déja eu une telle importance dans ta vie,
on a une tendance naturelle à l’accompagner d’une façon
traditionnelle, parce que c’est ça qui semble le plus approprié.
Mais Miles voulait qu’on le pousse...
TONY WILLIAMS : MEMORY
- Ha ha ! Bobby (Hutcherson) est fou ! C’est un de ses albums,
non ?
- Non, c’est Tony Williams. Son album Lifetime.
- Vraiment ? Wow ! J’avais oublié ce morceau.
- Ironiquement, il s’appelle “Memory”.
- Ha ha ! Mais je reconnais Bobby. Je ne pense pas qu’il ait enregistré
auparavant un disque qui montrait qu’il pouvait jouer ce genre de
musique. Mais c’est Tony qui m’a vraiment fait découvrir
pleinement le monde de l’avant-guarde en Jazz. Dans ce que tu me
fais écouter, je n’ai pas encore pu déceler quoi que
ce soit d’écrit. L’ensemble de l’album est très
désinvolte (loose) par rapport à l’écriture,
et c’est ça que Tony voulait. C’est étonnant
: Tony Williams est l’un des musiciens les plus entiers que je connaisse.
Je l’ai vu rassembler lui-même tous les éléments
musicaux de son style, apprendre à lire et écrire la musique,
à jouer du piano... Quand on a enregistré cet album, il
n’était pas un virtuose du piano, mais il en savait suffisamment
pour concevoir toute cette musique, ne serait-ce qu’avec deux doigts.
Lui et moi on est vraiment les meilleurs copains du monde, alors j’essayais
d’interpréter ce qu’il écrivait, c’était
presque comme de lire dans sa tête, afin de donner à chaque
pièce l’exécution qui convenait au mieux à
son idée.
Ses morceaux avaient souvent une forme schématique, car il voulait
beaucoup de liberté dans l’enregistrement. Mais le truc vraiment
important dans une musique comme celle-ci, c’est l’empathie,
la capacité à se mettre complètement à l’écoute
de l’autre. Utiliser tous les moyens pour arriver à cet état
où l’on entend une musique faite par plusieurs personnes,
mais qui semble émaner d’une seule intention, d’un
seul esprit. Et les compositions de Tony stimulaient cet état d’esprit.
Petit à petit, il a lu les livres, a pris des cours. Je me rapelle
voir Tony dans le bus avec lequel on tournait, ou dans l’avion,
il sortait toujours son papier à musique, et il étudiait
et travaillait. Nous, on dormait, on mangeait, on racontait des conneries,
et Tony, on pouvait pas le décoller de son papier à musique,
avec une détermination incroyable. Ne serait-ce que pour ça,
je l’admire énormément. Il n’ a pas du tout
la gloire qu’il mérite. Il a complètement révolutionné
la batterie. On ne peut plus jouer de la batterie pareil quand on a entendu
Tony Williams. J’ajouterais qu’on a attribué à
Miles l’invention de cette musique que l’on appellerait plus
tard le jazz-rock (fusion). Mais dans son groupe Lifetime, Tony avait
déjà trouvé çà, bien avant Bitches
Brew, je pense même qu’il a été le catalyseur
de ce tournant chez Miles
- C’est lui qui lui a fait découvrir les pianos électriques
Fender Rhodes, et les nouveautés comme ça ?
- Non, je ne pense pas. Miles écoutait toutes sortes de musiques.
C’était un maître, qui écoutait tout. Un maître
écoute tout (“a master is a listener”). C’était
un maître de l’écoute, ça s’entend assez
dans sa musique. Les gens me demandent souvent quelle influence Miles
a eu sur moi. Je réponds toujours : il m’ appris à
travailler en équipe. Et pour réaliser un travail d’équipe
à un tel degré d’intensité, il fallait bien
qu’il écoute tout comme il le faisait. Il écoutait
ce que je jouais, il écoutait ce que jouait John McLaughlin...
Il a même essayé de le piquer à Tony qui l’avait
fait venir d’Angleterre, j’ai appris il y a quelques années
que c’est Dave Holland qui les a présentés.
HERBIE HANCOCK : FIRST TRIP
- Ah oui, c’est le morceau de Ron Carter, comment il s’appelle
déjà ? First Trip, c’est ça ? Ca doit être
Tony Williams à la batterie, c’est un disque qu’on
a fait pour Sony, on en a enregistré deux dans le même jour...
- Non, non : c’est la version originale chez Blue Note avec Mickey
Roker à la batterie.
- Ah oui, je me souviens maintenant. Je me rappelle avoir pris Mickey
sur cet album pour changer un peu le son. Ron, Tony et moi, on était
toujours ensemble. J’aurais pu changer Ron, aussi, mais j’ai
changé le batteur.
- Ce n’est d’ailleurs que le seul morceau en trio de l’album,
le reste est très orchestral.
- A ce sujet, il y a un truc que tu ne sais peut-être pas. Beaucoup
de gens voulaient me faire faire un album en trio. Mais moi, j’adore
jouer avec des cuivres. Je n’étais pas intéressé
par l’idée d’enregistrer en trio. Alors devant la pression
qui augmentait, je me suis dit : j’aime les cuivres. Alors je vais
faire un album avec des cuivres, où je prendrais tous les solos,
comme ça tout le monde serait content. Je me suis donc servi des
cuivres comme accompagnement. Dans les arrangements que j’avais
écrit, je me fondais très bien avec eux, et quand c’était
le moment de prendre un solo, c’est moi qui y allais. Un véritable
disque de trio est un concept totalement différent, et ça
ne m’intéressait pas à l’époque. J’adore
accompagner les gens, j’adore ce métier qui consiste à
peindre une sorte de toile de fond derrière un soliste.
- Mais alors, pourquoi UN morceau en trio ?
- Bah, je me suis dit, pourquoi pas, je peux toujours en faire un...
- A propos de section rythymique, vous avez beaucoup enregistré
aussi chez CTI, toujours avec Ron Carter, mais avec Grady Tate, cette
fois.
- Oui. C’était un trio très confortable. Mais voilà
comment ça se passait : Don Sebesky était le type qui écrivait
les arrangements par-dessus notre trio, avec des cordes et tout le bazar.
Il avait une idée assez générale de ce qu’il
voulait faire, mais ce n’était pas défini jusqu’au
dernier détail. Il écrivait simplement les accords et la
structure du morceau, et n’enregistrait tout d’abord que le
trio. Comme ça, on avait la place pour essayer des trucs. Et ce
qu’on faisait avait une influence sur ce qu’il écrivait
par-dessus, à un tel point que parfois, il appuyait son arrangement
sur ce qu’on jouait, et utilisait des riffs qu’on faisait,
des trucs comme ça. Alors au bout d’un moment, Ron et moi
on a commencé à faire la gueule, on voulait ou bien la reconnaissance
ou de l’argent, parce qu’on se retrouvait de facto en train
de faire autant d’arrangements que lui ! Je ne me rappelle plus
comment ça s’est fini, je crois qu’ils ont dû
nous payer le tarif double, ou quelque chose comme ça.
MILES DAVIS : BLACK COMEDY
- Ca, je connais la réponse. (alternativement mort de rire et
éberlué par ce que joue Miles). Wow ! Quel disque ! Il n’y
a pas beaucoup de disques, ni même de morceaux qui reflètent
aussi bien l’intensité que pouvait avoir ce groupe. En fait,
on a joué souvent avec ce type d’intensité, mais le
plus souvent, ce n’était pas enregistré. J’ai
vu récemment une cassette vidéo de ce groupe quand on était
au Danmark, je crois. La musique est vraiment trop ! Mais on n’a
pas fait d’album qui restitue entièrement cette énergie.
C’était vraiment super de faire partie de ce groupe, on créait
tous quelque chose de neuf...
- On a preque l’impression dans ce morceau que l’ orchestre
est tellement étonnamment soudé entre Wayne Shorter, Ron
Carter, Tony Williams et vous, que vous vous envolez en laissant Miles
derrière...
- Tu sais, quand on était avec George Coleman au lieu de Wayne
Shorter, et que Miles nous avait demandé de l’accompagner
comme on le faisait pour George ? Le premier jour qu’on a fait ça,
Miles ramait un peu, le deuxième un peu moins, et le troisième
jour, c’était moi qui avait du mal à m’accrocher
! Et George, je savais bien où il allait, j’entendais bien
ses influences, comme Coltrane par exemple. Mais Miles, il ne venait de
nulle part, il avait son son et ses idées à lui. Et je sais
qu’un des musiciens que Miles respectait le plus dans ce domaine
était Don Cherry. Un jour, après un set avec Miles, je vois
Tony qui se ramène et qui dit : “ha, la vache ! Il a vraiment
bien joué ! Je lui ai dit qu’il avait joué comme Don
Cherry, et il a souri d’une oreille à l’autre !”
En fait ça lui faisait vraiment plaisir qu’on lui dise ça.
HERBIE HANCOCK : OSTINATO
- C’est Ostinato, non ? Ha ha ! Très avant-guarde ! A propos,
ce ne sont pas des synthés qu’on entend, mais moi qui triture
l’echoplex, en tournant les boutons tout en jouant le Rhodes. Ce
groupe n’a fait que trois albums. Ce qui est vraiment dommage, c’est
que cet orchestre a traversé beaucoup de périodes de développement
différentes, et elles n’ont pas été enregistrées.
- Eddie Henderson m’a raconté qu’un soir ou vous jouiez
au Village Vanguard, vous arriviez de Chicago, et vous aviez laissé
votre camion devant la porte du club, avec un mois de bandes enregistrées
dedans. Et qu’on vous a volé le camion.
- C’est vrai. C’était dur. C’était dur
! On avait atteint à cette époque un degré d’écoute
et d’empathie que je n’avais jamais connu auparavant. Je me
souviens en particulier d’un club à Chicago, qui s’appelait
le London House. Les proprios n’engageaient que des trios, des trucs
légers comme Marian McPartland ou George Shearing. L’orchestre
le plus bruyant devait être celui d’Oscar Peterson. Les gens
venaient dîner et écouter de la musique. Les patrons, les
frères Marienthal, avaient entendu mes albums précédents,
comme Speak Like a Child, Maiden Voyage, des trucs gentils, quoi. Mais
quand ils m’ont appelés, j’avais cet orchestre électrique.
On jouait bien des morceaux de l’ancien répertoire, mais
on peut pas vraiment dire qu’ils sonnaient pareils ! On décollait
sur n’importe quoi ! Et on jouait des morceaux très longs,
en plus. Et tout ça pendant le dîner ! Tu t’imagines
? Alors j’ai dit aux patrons : je ne pense pas que ce soit une très
bonne idée de jouer pour le dîner, vous savez. Mais ils ont
dit, mais si, mais si. Ha ha ! A la fin du premier soir, il est venu me
voir, et il m’a dit : je crois que vous avez raison. Nous allons
reconsidérer l’heure de la programmation. Ha ha ha ! En fait
le premier truc qu’ils m’ont demandé, c’est :
est-ce que vous pouvez demander à votre batteur de jouer un peu
moins fort ? Ha ha ! Alors j’ai dit : certainement pas ! J’ai
engagé ce batteur parce que j’aime comment il joue. Je n’oserais
jamais lui demander un truc pareil !
Les gens qui venaient écouter de la musique dans ce club n’avaient
jamais entendu une musique comme ça. Tout d’abord, c’était
un public assez âgé, des vieilles dames avec des mises en
plis et tout, et notre musique était un truc de jeunes. En plus,
c’est le seul contrat que j’ai jamais eu avec aucun de mes
orchestres pour quatre semaines consécutives. La seule fois de
ma vie où j’ai joué au même endroit pendant
un mois entier. Aussi, à la fin de la première semaine,
le patron m’a appelé, et m’a dit : je crois pas que
ça va marcher, etc... Alors je lui ai dit : je comprends ce que
vous ressentez, je vois bien ce qui se passe, mais je suis sûr,
j’en suis absolument convaincu, que d’ici cinq jours, votre
public, on le tient. C’était en novembre 1970. Au passage,
les bandes magnétiques volées, dont parlait Eddie Henderson,
c’était les enregistrements de cet engagement à Chicago.
Et je croyais dur comme fer que cette musique contenait la possibilité
de plaire à beaucoup de gens. Dans ce cas-là, j’avais
vraiment le dos au mur. Si j’en étais si sûr, c’était
le moment ou jamais de le prouver. Alors je me suis demandé : à
quoi les gens sont-ils sensibles, quand ils ne comprennent pas ce que
tu fais ? Ils sont sensibles à la surprise, à différents
climats musicaux, à toutes sortes de dynamiques. Je me concentrais
donc sur ces aspects qui pouvaient leur faire ressentir la musique, même
s’ils ne la comprenaient pas. Et au cinquième jour, les gens
venaient nous voir et nous disaient : c’est merveilleux ! Je n’ai
pas la moindre idée de ce que vous êtes en train de faire,
mais c’est merveilleux. En fait, ce qui se passait, c’est
que notre musique devenait de plus en plus profonde, de plus en plus spirituelle,
et c’est ça que les gens entendaient. Et Bennie Maupin qui
jouait de la clarinette basse, il en sortait des sons pas vraiment catholiques,
si tu vois ce que je veux dire, des suraigus, des trucs comme ça.
Mais, d’une façon inexplicable, tout tombait au bon endroit,
aussi étrange et ardue que notre musique puisse paraître.
On avait trouvé un équilibre.
Et cette nuit-là, je m’en souviendrai toute ma vie. On jouait
trois sets par soir. Le premier set fut un très bon set. Le deuxième,
c’était le meilleur qu’on ait jamais joué. Et
quand un truc comme ça arrive, on a tendance à se faire
du souci, car le troisième set ne peut être que moins bon,
c’est comme si on s’approche trop du soleil et qu’on
a peur d’être brûlé. Mais le troisième
set...le troisième set... On est carrément passé
à un autre niveau de musique. On n’avait jamais vu ça.
Depuis le moment où on a commencé à jouer, je n’avais
plus aucun contrôle sur ce que je jouais. Je regardais me doigts
s’agiter sur le clavier, j’écoutais ce qui se passait
-et on était à jeun, pas de drogues, pas d’alcool.
Tout tombait en place parfaitement. Chaque musicien était la prolongation
naturelle des autres. On était six musiciens avec un seul esprit.
Je crois que le dernier morceau qu’on ait joué ce soir-là
était You’ll Know When You Get There. On a fini à
l’unisson sur une seule note, et puis on s’est arrêté.
Silence de mort. Pas un son. Je ne pouvais plus lever le petit doigt,
et les autres musiciens pareil. Très lentement, on a fini par se
lever. Toujours pas un bruit. C’était vraiment trop. On est
descendu de scène, je ne sentais plus mes pieds, et quand j’ai
regardé vers le bas, j’ai eu l’impression qu’ils
étaient à dix mètres en-dessous. La seule explication
que j’ai pu trouver après coup, à la suggestion d’un
ami, c’est que je venais de vivre une expérience extra-corporelle.
Il n’y a que comme ça qu’on puisse expliquer cette
expérience musicale; aucun d’entre nous n’était
vraiment dans son corps, on planait quelque part en hauteur... Il fallait
qu’on traverse tout le club et qu’on prenne un ascenseur pour
retourner aux loges. Et quand on est arrivé à l’ascenseur,
on a entendu les gens qui applaudissaient, qui applaudissaient, ça
n’en finissait plus, ils étaient devenus hystériques.
Nous sommes montés aux loges, sans dire un mot, pendant un bon
quart d’heure. Alors, il y a un type du club qui est monté
et qui nous a dit : ils sont encore en train d’applaudir, il faut
que vous descendiez faire un bis ! Ha ha ! Mais on a dit c’est fini,
on ne touche plus à rien ! Il aurait fallu être complètement
fou pour rejouer après CA !
C’est cette expérience qui m’a révélé
au bouddhisme. Après ce concert, je me suis demandé ce que
je pouvais bien faire pour que cette expérience se reproduise le
plus souvent possible. Et la seule chose que j’ai trouvée,
qui se rapproche le plus de cette sensation, c’est le bouddhisme.
Le concert était en 70, et je n’ai commencé à
pratiquer cette religion qu’en 72. Entretemps, j’avais eu
une expérience similaire dans un autre endroit, et là, même
scénario, les gens pleuraient, ils nous remerciaient de leur avoir
fait ressentir notre musique, et nous on ne comprenait pas comment on
pouvait faire quelque chose comme ça. En fait, c’était
Buster Williams, qui était déja bouddhiste, qui m’a
fait découvrir l’importance de la prière pour atteindre
cet état. Et c’est comme ça que je me suis aperçu
qu’il y a plus dans la musique que juste la musique.
MILES DAVIS : HELEN BUTTE
- C’est On the Corner, non ? On était trois pianistes :
Chick Corea, Joe Zawinul et moi.
- Sur la pochette du disque, il n’est pas écrit qui joue
sur quel morceau...
- Sur la plupart, on joue tous les trois ensemble. Je me souviens, il
y avait aussi un joueur de tablas, et un joueur de sitar.
- Vous aviez déja quitté Miles, et il vous a rappelé
pour cet enregistrement...
- Le dernier concert que j’ai fait avec Miles a eu lieu la dernière
semaine d’aout 68, mais il continuait de m’appeler pour des
enregistrements. La seule raison pour laquelle je ne suis pas sur Bitches
Brew, c’est parce que j’étais avec mon groupe en Californie.
Miles n’était pas le premier, mais un des premiers à
utiliser ce concept musical, avec plein de cuivres, et toutes sortes d’instruments
divers. Et puis il a introduit ce qu’il appelait son “living
room”, c’est-à-dire ces musiciens indiens qui venaient
en studio avec leur petit tapis et se faisaient leur petit salon. Sans
parler des deux ou trois bassistes... Bon, le truc, c’est que Miles
ne disait jamais ce qu’il fallait faire. Si on était avec
lui, on avait intérêt à comprendre tout seul ce qu’on
avait à jouer. Les seules règles : faire en sorte qu’il
se passe quelque chose, et ECOUTER. Et trouver, d’une façon
ou d’une autre, sa place dans l’orchestre.
HERBIE HANCOCK : ACTUAL PROOF
- Actual Proof ! En fait, j’avais écrit cette mélodie,
ainsi que les accords, pour une musique de film. Mais pas funky, comme
ça. Mais ça ne s’est pas fait alors j’ai gardé
la musique. Je voulais utiliser une rythmique funky sur des harmonies
complexes. Le seul autre orchestre auquel je puisse penser qui cherchait
dans la même direction était celui de Donald Byrd, je ne
souviens plus du nom du groupe.
Quand j’ai fondé les Headhunters, j’essayais de faire
un album de funk. Mais le jazz n’arrêtait pas de se glisser
dedans. C’était toujours funky, mais il se passait des trucs
au niveau jazz, aussi, alors je me suis dit, on va continuer, on verra
bien où ça nous mène...Ca s’est développé
tout naturellement. Et Paul Jackson a ouvert une voie tout à fait
nouvelle dans le registre de la basse. Mike Clarke aussi, à la
batterie. Ils sont tous les deux d’Oakland, en Californie. Ils avaient
tous les deux ce feeling “Oakland”. Larry Graham vient de
là aussi, comme Tyrone Power, et beaucoup d’autres. Je n’avais
pas la moindre idée de ce qui allait se passer, et que les Headhunters
seraient un tel succès. On a joué dans plusieurs clubs avec
ce groupe, et le public a carrément flippé, alors on est
allé en studio. Et ce n’était pas dans des clubs de
jazz, mais des clubs de rock.
Dans ce genre de musique, les lignes de basse sont presque toujours imposées.
Mais Paul Jackson était un bassiste de funk, avec la sensibilité
d’un jazzman. Il ne jouait JAMAIS les mêmes lignes deux fois
de suite.. C’est lui qui m’a appris à construire mes
parties au Clavinet, qui étaient censées compléter
les figures de basse et de batterie. Un peu comme dans les orchestres
de percussion africaine, où il y a sept types qui ont chacun une
partie à jouer, mais pris ensemble, on n’entend qu’un
seul son. Pour nous, c’était pareil, on essayait de s’imbriquer
rythmiquement les uns dans les autres. Le truc, c’est que les musiciens
de jazz à l’époque qui essayaient de rentrer dans
ce genre de musique, ils n’avaient pas compris ça. J’ai
vraiment eu de la chance de tomber sur Paul qui m’a sensibilisé
à cette question. Et puis, il y a eu Sly Stone qui m’a beaucoup
influencé à l’époque.
Mais pour en revenir à Paul, je n’arrivais pas à lui
faire jouer deux fois de suite la même ligne. Le public de rock
a l’habitude d’entendre en concert la même chose que
sur le disque. Et nous, si ce n’était pas pour la mélodie,
on ne jouait jamais la même chose d’un concert sur l’autre.
Alors j’ai dit à Paul pourquoi tu n’en choisis pas
UNE que tu gardes une fois pour toutes ? Parcequ’à chaque
fois, il faut que je trouve une partie de Clavinet complètement
différente ! Sans parler du fait que son phrasé était
tellement peu conventionnel qu’il y avait des soirs où je
ne savais même pas où était le début de la
mesure ! Mais j’ai fini par le convaincre. Il avait trouvé
une ligne super, ça tournait comme il faut, et on l’avait
rodée en tournée avant de rentrer en studio.
Nous voici donc prêts à enregistrer ce morceau, Actual Proof,
qui n’est déja pas simple. Avant de faire tourner la bande,
on le répète une dernière fois dans le studio, et
tout baigne. L’ingénieur du son nous fait signe qu’il
est prêt à enregistrer, je fais un, deux, un deux trois quatre,
et BAM, il joue une ligne qui n’a rien à voir, j’en
croyais pas mes oreilles ! Et c’est celle qui est sur l’album
... Elle était tellement monstrueuse que je pouvais rien dire !
Le morceau commence sur un do mineur, et comme il le joue, on se croirait
en si bémol ! Sans parler du placement rythmique ! Et il l’a
trouvée comme ça, sur le moment !
JACO PASTORIUS : KURU / SPEAK LIKE A CHILD
- Ouais, Jaco. Je me suis bien amusé à enregistrer ça.
Je me souviens de ma première rencontre avec lui, en Floride. Un
pianiste d’Afrique du Nord, qui s’appelait Alex avait pris
quelques leçons avec moi à New York. Un jour que je donnais
un concert en Floride, il y était aussi, et il m’appelle
et me dit : tu cherches un bassiste ? J’ai le gars qu’il te
faut. Alors je lui ai dit, minute papillon, t’as pas entendu celui
que j’ai dans mon groupe - c’était Paul Jackson ! Et
puis le soir on dîne dans un restaurant avec Alex, et il avait une
cassette, et il m’a dit écoute ça. J’ai écouté
la bande, et j’ai fait : WHAT ? C’est qui cet enculé
? C’est monstrueux !
Mais j’avais le bassiste parfait pour mon orchestre, et je ne savais
pas ce que Jaco donnerait dans ce contexte; en fait Jaco a joué
plus tard avec les Headhunters, on a fait un concert à Detroit
avec lui. Il y avait Wah-Wah Watson à la guitare aussi, et c’était
marrant de voir comment les deux se sont entendus ! C’était
super, ça collait parfaitement !
Mais c’est Jaco qui voulait enregistrer Speak Like A Child sur son
disque. Il m’a dit que c’est de moi qu’il avait appris
l’harmonie. Qu’il avait étudié ma musique, et
que c’est comme ça qu’il avait appris à écrire
et à penser comme ça. Pendant la session, il m’a dit
que j’avais eu une énorme influence sur lui. Peut-être
qu’il a dit ça à d’autres gens aussi, ha ha
! Mais c’est dommage que je n’aie pas eu PLUS d’influence
sur lui, sinon, il serait toujours en vie...
STEVIE WONDER : AS
- As ! Je m’en souviens, c’est en La. Une tonalité
de rock, de guitare, comme le Mi. Moins facile sur le piano. Ce serait
en La mineur, ce serait OK, mais La majeur... Avec ce type de groove...
Fa, c’est ma tonalité favorite. Bref sur cette session, je
jouais juste des petites phrases, je ne voulais surtout pas m’imposer,
ça n’aurait pas collé au truc. Mais bon, vu la façon
dont c’est sorti finalement, Steve était très content.
Tu sais, je ne me souviens même pas de la façon dont on s’est
rencontrés... Tout ce dont je me rappelle, c’est qu’on
s’est bien entendus tout de suite. Et on est toujours copains. D’ailleurs,
il est sur l’un de mes disques, il joue de l’harmonica sur
Man-child.
- C’était votre première expérience de la pop
?
- Non, non. J’étais un musicien de studio dans le temps.
Dans les années 60. J’ai joué avec Connie Francis,
Steve Morris and Eddie Gourmet. C’était des musiciens qui
jouaient partout, tout le temps. Bref, quand j’étais à
San Francisco et que j’enregistrais Man-child, je crois que c’était
le troisième avec les Headhunters, je me rappelle être en
train de lui parler au téléphone, quand j’entends
un instrument dans le fond. Je lui dis qu’est-ce que c’est
? Il me dit : c’est un synthétiseur. Mais le truc incroyable,
c’est que le synthé jouait des accords. Jusqu’à
présent, c’était des instruments monophoniques. Et
ça, ça sonnait comme un énorme orchestre ! C’était
un Oberheim à quatre voix. C’était une technologie
toute nouvelle, encore analogue, bien sûr, mais quel saut en avant
!
- Il y avait déjà le Mellotron...
- Oui, mais le Mellotron, c’était avec une cassette, ce n’était
pas du son de synthèse. C’est un instrument que j’ai
toujours trouvé un peu sale. Bref, Steve voulait que je joue sur
son album Songs in the Key of Life. Et moi, je voulais utiliser l’Oberheim
sur le mien. Alors j’ai pris l’avion de San Francisco à
Los Angeles, où il était, et en quelques jours, j’ai
enregistré pour lui, et comme j’avais amené les bandes
de mon album, j’ai utilisé l’Oberheim par-dessus. Tu
vois, le synthé n’était pas vraiment à lui,
c’était un prototype. Mais Stevie avait toujours tout avant
les autres. Et c’est comme ça que j’ai pu mettre l’Oberheim
sur le morceau Bubbles au Cristal Studio, où il enregistrait, et
c’est comme ça qu’il a joué sur Steppin’in.
HERBIE HANCOCK : MY FUNNY VALENTINE
- Cest l’album en solo que j’ai fait pour CBS, non ? Beaucoup
de gens ne savent même pas qu’il existe, ce disque.
- Pourquoi ne faites-vous pas plus d’albums en solo ?
- Depuis le début de mes enregistrements, je n’ai tout simplement
pas eu l’occasion d’enregistrer en solo, et de développer
ainsi un concept de piano solo. Surtout que pour ce genre musical, il
n’y a pas de préparation, on s’assoie au piano et on
joue. Et pour moi, ce n’est vraiment pas facile. Il faut trouver
tout seul le chemin qui conduit à la musique. Pas de batteur, pas
de bassiste... Peut-être que maintenant, je pourrais...
HERBIE HANCOCK : YOU BET YOUR LOVE
- C’était marrant, ça doit être Sunlight. Branford
Marsalis m’a dit que c’était son disque de moi préféré.
Je m’amusais bien avec le Vocoder*, à l’époque.
C’était une façon de m’exprimer avec ma voix
sans être un chanteur. Je ne sais pas chanter mais je sais jouer
des claviers, alors pourquoi ne pas utiliser ça ? J’aime
bien ça : utiliser une technique que l’on connait pour obtenir
un son qu’on ne connaît pas. Si je pouvais chanter, si j’avais
ce type de contrôle, eh bien, c’est ça que j’aurais
chanté ! Surtout avec une tessiture pareille, ha ha ! Mais cet
album Sunlight est plus orienté vers une musique disco commerciale...
- En fait, ce n’est pas Sunlight, mais Feets Don’t Fail Me
Now...
- Ah ouais, OK, j’y suis maintenant. Mais le truc du Vocoder, je
l’ai commencé sur Sunlight. Mais je vais te dire le plan
sur Feets : c’était la première fois que je remplissais
les conditions, ou que je me pliais aux exigences d’un type de musique
que je visais quand j’ai fondé les Headhunters, dix ans plus
tôt, à savoir une musique qui n’était PAS du
jazz. Et je n’y arrivais pas ! J’essayais, j’essayais,
mais le jazz revenait toujours ! Et ce disque-là, c’est le
premier qui a réellement atteint son but... Bon, dedans, il y a
du jazz, mais ce n’est pas un album de jazz. Exercice ne serait
pas le mot approprié pour cette expérience, je dirais plutôt...un
défi. Ca faisait longtemps que j’avais ça en tête,
je n’étais pas obnubilé par ça, mais quand
même, ça me travaillait. Et les choses en sont naturellement
arrivées au point où ça s’est tout simplement
passé... Et je me suis dit, cool, finalement j’y suis arrivé,
maintenant je sais que je peux le faire !
MILTON NASCIMENTO : SAN VINCENTE
- Ha ! je m’en souviens, c’est l’album avec Milton
Nascimento, je venais de finir la tournée à deux pianos
que j’ai fait avec Chick Corea, j’étais très
en doigts. Encore une tonalité de guitariste, c’est en La
majeur. Il faisait tourner ce groove très spécial à
la guitare, et moi j’improvisais dessus, en essayant de pas faire
trop de fausses notes. Je devais faire un petit solo, mais Milton continuait
à groover à la guitare en me souriant, alors, j’ai
continué... (en entendant une note “bleue”) Oops !
Ha ha ! Milton est vraiment super !
HIP HOP/URBANATOR : CHAMELEON
- (éberlué) C’est moi, ça ? Je ne me souviens
absolument pas de cette session. Ca, alors, je ne vois pas du tout ce
que c’est.
- C’est Hip Hop/Urbanator.
- Ah ouais ? Je ne pense pas être allé à New York
pour cette session, je devais y être pour une autre raison. Ca devait
être quand j’étais au Blue Note pour le Nouvel An,
et il y avait Michael Urbaniak qui était là. Ha ha ! Michael
est fou ! J’ai dû faire cette session avec juste la piste
de batterie, parce que je ne reconnais rien du tout. Mais je suis content
de voir que ma technique pianistique n’est pas complètement
rouillée sur cet enregistrement. Pendant l’été,
je fais toutes les tournées de jazz, mais c’est la seule
période de l’année où je joue du jazz. Je ne
pratique pas l’instrument à la maison.
Interview réalisée pour Jazz
Magazine.
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