Monk - français

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Monk (fr)

Parmi les génies que compte la musique négro-américaine, Thelonious Sphere Monk est certainement le plus étrange, le plus singulier. Il se dresse dans le paysage du jazz comme un mégalithe énigmatique. L'homme et la musique sont ici clos sur eux-mêmes. Il faut, pour pénétrer cet univers si particulier, avoir la sensibilité de l'artiste et la rigueur de l'analyste. C'est ce qu'a réussi Laurent de Wilde.

Seul un musicien doublé d'un écrivain pouvait, de la façon la plus vivante, nous décrire un univers de psychopathe protégé, tout autant qu'analyser tel thème, tel solo, telle conclusion paradoxale. En connaisseur du terrain, il nous fait visiter les lieux, dévoile des passages secrets et nous remet la clef, une fois qu'on est entré."

Folio n°3009 (Sodis : A40314) - ©1997 Folio / Gallimard
Disponible chez Folio-lesite.fr

 
Extrait

Imaginons une chèvre : on a les tripes pour faire les cordes, la peau pour les tambours, les os font des baguettes acceptables, et on mange le reste avec le sentiment de ne pas avoir perdu sa journée.
L’orchestre à quatre pattes ! En revanche, les autres instruments sont une affaire d’ingénieurs. Combien de pièces dans la mécanique d’un piano ? Combien de coudes entre l’embouchure et le pavillon de la trompette ? Et les clés du saxophone, comment ça marche tous ces tampons ? Difficile à dire ! Mais une basse ou une batterie, un enfant de trois ans comprend comment ça marche. On pince, on tire, on tape, et roulez jeunesse ! Poum poum ! Ca fait longtemps qu’ils traînent dans la musique, ces deux-là, on a tellement l’habitude de les voir depuis la nuit des temps, qu’on ne fait plus attention à eux, pensez-vous, la tripe et la peau, c’est la vieille paire, pas de quoi en faire un plat.
Avec le bebop, les voilà seuls. Finis, les chauds accords de la guitare qui éclairent le bassiste et soulagent le batteur !

Il faut donc qu’ils s’entendent, les deux gros. S’ils sont l’un contre l’autre, ça ne marche plus. Il faut qu’ils soient l’un DANS l’autre pour que la musique fonctionne, et ça n’arrive pas forcément tous les
jours. Il faut être bigrement zen. L’un fait le rouge, l’autre fait le jaune, et à eux deux, voilà un bel orange bien sacré. Pas le droit au dégradé. Aux demi-teintes, aux traînées jaunasses, aux petites taches
malpropres. Un bel orange, bien lisse, bien uni. C’est ça, une bonne section rythmique. Il ne faut pas déraper. Le temps doit s’écouler de façon parfaitement fluide, comme un fleuve dont ils contrôlent le débit au millilitre. Un sur chaque berge, les passeurs de temps.
Et puis le piano. Fraîchement débarqué dans la musique. Une mécanique complexe, un cauchemar de polytechnicien. L’orchestre sous les doigts.

Percussif, mélodique, harmonique, le roi des animaux. Une invention diabolique, qui permet de se passer de tous les autres instruments. De les comprendre, de les engloutir, de leur expliquer qui fait quoi,
l’intello de la famille, le donneur de leçons. Le meuble, aussi. Des marteaux, des pédales, des étouffoirs, du bois, de la fonte, du cuir, de l’acier, des ressorts, des feutres, des vis, de l’ivoire. Du coffre.
Seul instrument que l’utilisateur n’accorde pas lui-même. Le piano fait vivre les déménageurs, les accordeurs et les pianistes. Une famille à lui tout seul. Un instrument noble, quoi : généreux, compliqué,
imposant.

© copyright Gallimard

 

wed 2 jan 2013

 
 
 
Laurent de Wilde // english version

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