le blog de Laurent de Wilde

Rechercher | Sélection de liens | La Boutique !

vendredi 26 juin 2009

Papy prend le train

Confortablement installé dans un TGV matinal qui emmenait mon trio à vive allure vers Marseille, j'eus un geste malheureux qui me fit renverser le contenu d'une canette de coca en furieuse ébullition sur mon torse et mes jambes. La journée commençait bien.

Je me dirigeai en hâte vers les toilettes du train pour éponger les dégâts mais j'eus la surprise de constater que nous étions dans un TGV nouvelle génération dont le petit coin, comme on dit, était plus petit qu'il n'était possible d'imaginer. A vrai dire, j'avais l'impression de me trouver dans une navette spatiale. L'exiguïté y était d'une rigueur millimétrique et aucun robinet, aucun distributeur de papier n'étaient visibles. Seuls s'offraient à mon regard un bec verseur et le plan totalement lisse et intraitable d'un zinc étincelant.

En me penchant contre le robinet, je décelai un petit capteur infra-rouge à sa base : il fallait tout simplement mettre ses mains dessous pour faire couler l'eau. Tout automatique, c'est merveilleux. Je plaçai mes mains gluantes en position et attendis. Rien. Je les déplaçai légèrement de droite à gauche, toujours rien. D'avant en arrière, ah ça marche quand j'ai le bout de doigts qui touche la base du robinet. Merde, du coup l'eau me coule sur les poignets, je recule les mains, ça s'arrête.

Bon. Avec une main j'appuie sur le capteur pendant que de l'autre j'essaie de la rincer toute seule. Pas facile mais j'y arrive. Les doigts en petite coupole, je tente de me rincer le reste du corps en m'aspergeant de gouttelettes. Ça devient n'importe quoi. Du coup, mon coude fait un un angle bizarre avec mon corps et j'entends une soufflerie se mettre bruyamment en marche : j'avais excité un autre infra-rouge, celui du séchoir automatique qui lui marchait très bien et qui se mettait à caraméliser avec entrain le coca sur ma veste.

J'étais battu. Plusieurs choix s'offraient à moi.

1- retirer ma veste et mon pantalon, les plonger dans la cuvette des toilettes et tirer la chasse un bon coup pour les rincer

2- aller au bar, acheter une bouteille d'eau et taxer plein de serviettes en papier

3- tirer la sonnette d'alarme et attendre le contrôleur pour lui demander de me déposer en 1980, à une époque où aller aux toilettes ne constituait pas une aventure technologique aussi poussée.

Qu'auriez-vous fait à ma place ?

Indice : le bar était fermé à la suite d'une grève du personnel.

jeudi 25 juin 2009

Le petit prodige

De passage pour un concert dans la charmante ville de Tbilissi en Géorgie, il m'est arrivé quelque chose de très émouvant et inattendu, que je n'avais jamais vécu auparavant.

Après notre spectacle dans la très belle salle du conservatoire (sur un Steinway magnifique), les organisateurs nous invitèrent à dîner dans un restaurant des environs. Doté d'une large et accueillante terrasse nous nous apprêtions à y prendre nos quartiers nocturnes quand des tbilissiens du coin nous dirent non, non, come inside, come inside, alors nous sommes entrés.



Dans une salle toute en longueur trônaient au milieu un piano droit, collé contre le mur, une contrebasse dans un renfoncement et une batterie sur un petit tapis. Le batteur devait avoir soixante-dix ans, les cheveux tout blancs, tout sec, tout noueux, et il envoyait un swing serré et explosif dans le genre Roy Haynes. Le bassiste était tout jeunot, il tenait bien le temps et les harmos, la rythmique tournait ferme.

Au piano il y avait un môme en grosses baskets blanches qui arrivait visiblement à l'âge où les pieds et les mains poussent en premier. Il était tout brun tout menu et on me chuchota à l'oreille qu'il avait treize ans. Et ce que jouait ce gamin était monstrueux. Il improvisait sur "all the things you are" sur un tempo rapide et il jouait, il jouait, avec les harmos, le temps, sa rythmique, il jouait avec tout et c'était totalement sidérant de voir comment ce bout de chou avait tout compris de l'esprit du jazz.

Ce n'était pas un singe savant qui exécutait des sauts périlleux maintes fois répétés. Il jouait vraiment. C'était...prodigieux. Chacun de ses solos soulevait l'enthousiasme du maigre mais fervent public et quand il eut fini de jouer, il passa de bras en bras, qui le serrant contre lui, qui l'embrassant sur le haut de son petit crâne. Nous nous mîmes à discuter et il me demanda avec une intensité surprenante : c'est qui votre pianiste préféré ? Je rigolai et lui dis que ça changeait tous les jours mais que s'il y en avait un vivant pour qui j'éprouvais une immense et indéfectible admiration, c'était sans doute Herbie Hancock. Une ombre passa sur son regard et il me dit dans son anglais de cuisine : no ! jazz player ! I think Keith Jarret best jazz player of the world ! Nous continuâmes de parler et il m'apprit qu'il avait obtenu une bourse pour partir à la Juilliard School en septembre et que son professeur de modern jazz serait Kenny Barron.

Nul doute que cet enfant ne tardera pas à se faire remarquer à New York, et que son don ahurissant pour la musique lui donnera la possibilité de faire des choses immenses. Mais je demeure fasciné par l'aspect totalement arbitraire de ce talent prodigieux qui a fondu sur lui, un petit garçon de Tbilissi, Géorgie, et qui lui fait parler le jazz avec une sûreté aussi instinctive. C'est quasiment mystique, c'est un peu comme l'épiphanie pour les disciples de Jésus qui se retrouvaient à prêcher dans des langues qu'ils ignoraient la veille avec le petit feu follet du saint esprit au-dessus de la tête, on sent que c'est une force qui vient d'en haut, et ce môme a carrément une connection haut débit !

Je ne m'y attendais pas, et voilà : j'ai rencontré mon premier petit prodige du jazz !

Ah, j'oubliais ! Son nom : Beka Gochiashvili.