Le bonheur est tailleur
Par laurent, lundi 19 mars 2007 à 12:09 :: General :: #48 :: rss

Je continue ma série Paris je t'aime avec le tailleur du coin de ma rue.
Il y a quelques années, j'ai en quête d'ourlet poussé la porte de sa petite échoppe pour y découvrir un foisonnement insoupçonné. Sur une surface qui ne doit pas excéder vingt-cinq mètres carrés, reposent une demi-douzaine de tringles chargées d'habits (dont l'une savamment disposée en travers improvise une cabine d'essayage), des machines à coudre, à vapeur, deux chaises (fréquemment occupées par un des ses nombreux visiteurs), une bibliothèque chargée de livres et des murs couverts de cartes postales, où je reconnais en vrac Strawinsky, Baudelaire, Nina Simone, Nietzsche, Spinoza, Deleuze, Bach, il y en a plus de deux cents.
La tranche de certains de ses livres m'apprend qu'il est grec, et grand amateur de la littérature héllenistique classique. D'ailleurs, peu de temps après avoir rompu la glace, il me citait Aristophane dans le texte.
Se décrivant lui-même comme un ancien fanfaron devenu cynique, ennemi intègre de la pensée formatée il s'emporte avec fièvre contre la sottise, l'hypocrisie et l'ignorance. Du coup nous avons des conversations passionnantes car il a horreur de concéder un point rhétorique sans argumenter avec clarté et rigueur.
Puis nous parlons vêtements, il aime beaucoup Adolfo Dominguez, les velours côtelés de Fursac et se fait faire régulièrement des costumes à Savile Row. Il a beaucoup voyagé et parle avec émotion des brasseries art-déco de Bruxelles; le cimetière du Père Lachaise qu'il arpente en connaisseur lui inspire des poèmes émouvants et discrets. C'est avec clairvoyance et sympathie qu'il critique mon dernier disque que je lui offert (il a fait l'ourlet du pantalon que je porte sur la pochette).
Et puis il pose les bonnes questions.
A la mort de Ray Charles je lui faisais part de ma tristesse, à quoi il me répondit qu'il préférait Frank Sinatra. Je m'échauffai en lui répondant que j'échangeais contre un seul Ray Charles dix de ses Sinatra , que j'admirais et respectais, mais qui était sur le plan humain une vilaine petite crapule dont la disparition ne me chagrinait pas plus que ça. Le grand Ray n'était pas un saint non plus, mais qu'est-ce que vous voulez, il me touche à chaque fois.
Il prit deux pas de recul, me fixa posément et dit :
Monsieur de Wilde. Vous êtes de ceux qui pardonnent ou de ceux qui comprennent ?



Commentaires
1. Le mercredi 21 mars 2007 à 12:28, par Thelonious
2. Le mercredi 28 mars 2007 à 10:35, par Fred/Lanquarem
3. Le mercredi 4 avril 2007 à 15:55, par Vitalia
4. Le jeudi 5 avril 2007 à 17:08, par Maria
5. Le mercredi 11 avril 2007 à 16:03, par shade33
6. Le dimanche 20 mai 2007 à 01:14, par AnT, de chez Smith en face
7. Le lundi 14 avril 2008 à 15:52, par Amandine De wilde
8. Le lundi 14 avril 2008 à 15:54, par Amandine De wilde
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