Lignes de fuite

J'étais un peu ensuqué ce matin en arrivant à l'aéroport de Roissy. J'arrivais de Leeds où malgré mon réveil à 5h j'avais failli rater mon vol, et j'avais somnolé dans l'avion malgré l'odeur tenace des sandwichs au bacon chaud vendus à des prix exorbitants par des hôtesses au sourire d'un britannisme résolu.

Après une queue d'une demi heure pour passer les contrôles de police, je montais dans le cdgval (plus facile à prendre qu'à prononcer) qui m'extirpa du redoutable Terminal 3 réservé aux charters et autres locaustes pour me déposer en douceur au très civilisé Terminal 2F.

J'avais donc les yeux en chiffonette et les genous un peu faiblards en débarquant dans cet espace légèrement irréel, dur et lumineux, lorsque j'entendis des bruits de percussions, des chants et des cris. Je remarquai tout d'abord un bloc d'une vingtaine de CRS, noirs et luisants comme des hannetons mutants, qui constituait une sorte de bouchon humanoïde interdisant l'accès étroit à tout le pan arrière du bâtiment, puis je vis une petite foule de manifestants, visiblement des syndicalistes CGT dont certains étaient munis de petits drapeaux rouges aux insignes du syndicat, qui couraient dans tous les sens avec l'impétuosité d'un troupeau de chèvres survoltées. Enfin je découvris un cordon de policiers qui protégeait mollement l'accès au cdgval et à travers lequel s'aventuraient les voyageurs. Les percusyndycalistes dont on entendait les rythmes résonner dans tout l'aérogare étaient cachés par l'un des nombreux piliers du bâtiment qui interdisaient une vue globale de la scène et ajoutaient une touche sonore à l'irréalité de la situation. Un cameraman professionnel suivait les élans désordonnés du groupe et quelques voyageurs filmaient la scène avec leur portable.

Le plus étonnant était l'absence de violence dans ce spectacle pourtant d'une grande agitation. Les manifestants avaient l'air de beaucoup s'amuser. Les forces de l'ordre quant à elles ne semblaient pas particulièrement nerveuses, même si cette ébullition soudaine ne cadrait pas du tout avec l'ambiance hypersécurisée de nos aéroports.

Soudain, la horde désordonnée se rassembla et se mit à courir comme un seul homme en direction de la sortie du terminal en poussant des petits cris joyeux et en agitant ses drapeaux. Interloqués, les policiers restèrent quelques minutes en cordon qui ne protégeait plus rien du tout, puis se mirent à courir derrière les bruyants fuyards, les mains plaquées aux hanches pour empêcher le ballottement de leur encombrant équipement, mais pas comme des gendarmes après des voleurs, plutôt comme des gardiens de zoo derrière un troupeau de zèbres. Je les vis disparaître à leur tour, puis le bouchon de CRS s'émietta lentement en petites grappes d'individus redevenus humains et le calme revint dans le terminal.

Je n'étais plus très sûr de ne pas avoir rêvé la situation. Mais j'avais l'impression d'avoir vu quelque chose de très contemporain : une agitation générale qui sortait du cadre et qui se déplaçait vite, pour se fondre en quelques minutes dans une normalité qui tout à coup m'apparaissait comme bien fragile. Et je me demandais : cette ambiance bon enfant, le restera-t-elle très longtemps ?

dim 30 août 2009

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Laurent de Wilde

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