Les angoisses d'un vieux croûton

Après avoir hurlé, menacé, lobbyfié, trépigné, poursuivi, verrouillé, et autres activités constructives, une grande compagnie universelle du disque a fini par prendre une position diamétralement opposée à celle qu’elle défendait jusque là.

Rappelez-vous, dans le débat qui faisait rage sur les échanges de fichiers musicaux par internet, responsables pour beaucoup de l’effondrement du commerce du disque, il y avait plus ou moins deux positions, pas vraiment défendables ni l’une ni l’autre mais bon :

D’un côté les enthousiastes de la licence globale, plutôt les utilisateurs, qui proposaient un système de prélèvement à la source, c’est-à-dire au serveur qui sert de portail d’accès au réseau internet par lequel on télécharge lesdits fichiers, et qui laissait au serveur le soin de redistribuer (par une méthode à définir) les droits aux auteurs et producteurs concernés,

De l’autre côté, les apôtres du verrouillage, système simple et efficace qui force l’utilisateur à acheter chaque titre dont les droits sont ainsi directement distribués à l’auteur et au producteur par le vendeur du titre. La Sacem et les Majors prônaient cette approche.

La première solution, plus séduisante parce que plus fluide et plus moderne, est aussi la moins fiable, puisqu’on ne sait pas très bien par quelle méthode rationnelle et équitable redistribuer l’argent. La deuxième, claire et nette, nécessite malheureusement l’usage de verrous numériques sur chaque titre pesants et rétrogrades, avec en outre une politique de répression impitoyable à l’encontre des quelques milliards d’usagers du net, ce qui est quand même un cran au-dessus des limites admises de la toute-puissance.

En attendant, puisqu’il faut quand même continuer à faire tourner la machine, voici le nouveau type de proposition disponible sur Universal : un abonnement illimité (solution 1) mais sur des titres qu’on ne peut plus écouter quand on n’est plus abonné (verrous numériques, solution 2).

Du coup la musique devient un service, comme le gaz ou l’eau chaude. Si on ne paye plus, on on vous la coupe, tout simplement. Mais, quand elle a été gravée, on peut écouter la musique dix ans plus tard, à la différence de l’eau chaude qui ne le reste pas très longtemps…Finalement nous nous dirigeons lentement mais sûrement vers le stade suprême de la consommation qui consiste à ne rien posséder mais à tout avoir en abonnement, en flux (enfin, nous sommes vivement encouragés à acquérir les appareils qui nous permettront d’avoir accès aux abonnements).

Et quand bien même on frauderait sur ce flux, eh bien la musique ainsi récoltée n’en serait pas moins immatérielle, susceptible de s’évaporer à la suite d’une panne de lecteur, d’un changement de format de compression ou de tout autre aléa informatique dont les usagers connaissent les multiples et traîtres occurrences.

Du coup je me suis rendu compte d’une chose : heureux papa d’un fils de seize ans pratiquant l’i-pod depuis plusieurs années et grand consommateur de musique comme tous les ados de son âge, j’ai réalisé qu’arrivé à l’âge adulte, il aurait une collection de livres, de bd, de baskets, de t-shirts, mais il n’aurait PAS DE COLLECTION DE DISQUE. Que des fichiers mp3 quelque part dans des disques durs.

Depuis la Renaissance et les “ars memoriae”, les spécialistes de la mémoire ont découvert que celle-ci conserve les connaissances d’autant mieux qu’elles ont une existence concrète dans l’espace. Autrement dit, on se souvient mieux du contenu d’un livre dont on sait qu’il est rangé dans telle bibliothèque que de la teneur d’un blog comme celui-ci lu dans un ordinateur sur internet.

Or le système de diffusion de la musique vers lequel nous penchons met en péril cette mémorisation si importante dans la construction de notre culture personnelle : on écoute, on oublie, on écoute, on oublie, un clou chasse l’autre dans la course à la nouveauté...

Où en sommes-nous donc aujourd’hui ? Comment les générations futures vont-elles organiser leur connaissance de la musique ? Puisqu’il n’y a plus de spatialisation (la collection de disque) comment vont-elles se souvenir de qui a joué quoi ? Comment se fixeront leurs chansons préférées dans leur mémoire ?

Déjà, un mp3 ne contient pas le nom des musiciens, la date et le lieu d’enregistrement, le nom de l’ingé-son, tous ces détails sur lesquels on aime parfois se pencher. Ceux-ci sont éventuellement disponibles sur le net, mais de façon éparpillée et immatérielle. Alors est-ce que toute cette musique entendue ne va pas se changer en eau tiède s’écoulant dans les syphons de l’oubli ?

Rendez-vous dans vingt ans...

(cette entrée a été publiée dans le Jazz Magazine du mois de novembre 2007)

ven 7 déc 2007

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Laurent de Wilde

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