Le poulpe et le castor

J'ai vu à la télé un documentaire passionnant sur les poulpes. Ce sont des bêtes tout à fait extraordinaires. D'une intelligence rivalisant avec celle du dauphin, ce céphalopode n'est pas le prédateur de cauchemar qui hante notre imaginaire, mais au contraire un très paisible et discret sujet de la faune sous-marine.

Son utilisation défensive du fameux nuage d'encre est une merveilleuse trouvaille de non-violence efficace, il est capable de raisonnements logiques (ouvrir un bocal pour y chercher de la nourriture), il profite astucieusement des filets de pêcheurs pour y trouver son déjeuner captif et dispose autour de son habitat des coquillages et des bout de verre qu'on soupçonne à usage décoratif.

C'est surtout un animal timide qui adore se blottir dans des petits trous, bien à l'abri. C'est d'ailleurs ce qui fait son malheur car les pêcheurs, avertis de cette faiblesse, lui proposent de confortables petits pots de terre cuite au bout d'une corde qu'ils remontent prestement lorsqu'il s'y est installé. Une fois à la surface, le poulpe est tiré de son lit, sa peau retournée d'un geste brutal et définitif puis frappé sur la grève pour assouplir sa chair.

A l'opposé du poulpe, je vois le castor. L'entreprenant rongeur est un bâtisseur infatigable (au Canada il abat en moyenne 216 arbres par an) et n'hésite pas à détourner le cours d'une rivière pour s'assurer un logement sain. De nature sociable, il entretient avec les terriers voisins des relations pacifiques et dispose d'un éventail fourni de sons grâce auxquels il communique avec ses congénères.

Hélas ses remarquables talents d'architecte, qui ont pourtant émerveillé des générations de naturalistes, ont l'inconvénient de contrarier l'homme et son désir impérieux de contrôler le cours de choses en général et des rivières en particulier. Aussi fut-il déclaré nuisible et dûment exterminé pour cette impertinence, jusqu'à symboliser à ses dépens par la fameuse casquette en peau de castor de Davy Crockett le triomphe de l'homme sur la nature.

Pour moi le musicien de jazz est mi-poulpe, mi-castor. Il a la tranquillité solitaire et réflexive du poulpe qui cherche toujours un petit coin de label pour créer. Mais cela l'expose au risque de se voir un beau jour tirer la corde et de se retrouver à poil avec ses tentacules pour pleurer. Castor, il l'est aussi car il aime construire, détourner à grande échelle, mutualiser l'effort dans la réalisation. Mais aussi faut-il qu'il ait la sagesse de ne pas menacer les grands fleuves dont des gens très sérieux entendent contrôler le cours, faute de quoi il se retrouvera transformé en casquette de trappeur.

ven 9 avr 2010

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Laurent de Wilde

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