Le petit prodige

De passage pour un concert dans la charmante ville de Tbilissi en Géorgie, il m'est arrivé quelque chose de très émouvant et inattendu, que je n'avais jamais vécu auparavant.

Après notre spectacle dans la très belle salle du conservatoire (sur un Steinway magnifique), les organisateurs nous invitèrent à dîner dans un restaurant des environs. Doté d'une large et accueillante terrasse nous nous apprêtions à y prendre nos quartiers nocturnes quand des tbilissiens du coin nous dirent non, non, come inside, come inside, alors nous sommes entrés.

Dans une salle toute en longueur trônaient au milieu un piano droit, collé contre le mur, une contrebasse dans un renfoncement et une batterie sur un petit tapis. Le batteur devait avoir soixante-dix ans, les cheveux tout blancs, tout sec, tout noueux, et il envoyait un swing serré et explosif dans le genre Roy Haynes. Le bassiste était tout jeunot, il tenait bien le temps et les harmos, la rythmique tournait ferme.

Au piano il y avait un môme en grosses baskets blanches qui arrivait visiblement à l'âge où les pieds et les mains poussent en premier. Il était tout brun tout menu et on me chuchota à l'oreille qu'il avait treize ans. Et ce que jouait ce gamin était monstrueux. Il improvisait sur "all the things you are" sur un tempo rapide et il jouait, il jouait, avec les harmos, le temps, sa rythmique, il jouait avec tout et c'était totalement sidérant de voir comment ce bout de chou avait tout compris de l'esprit du jazz.

Ce n'était pas un singe savant qui exécutait des sauts périlleux maintes fois répétés. Il jouait vraiment. C'était...prodigieux. Chacun de ses solos soulevait l'enthousiasme du maigre mais fervent public et quand il eut fini de jouer, il passa de bras en bras, qui le serrant contre lui, qui l'embrassant sur le haut de son petit crâne. Nous nous mîmes à discuter et il me demanda avec une intensité surprenante : c'est qui votre pianiste préféré ? Je rigolai et lui dis que ça changeait tous les jours mais que s'il y en avait un vivant pour qui j'éprouvais une immense et indéfectible admiration, c'était sans doute Herbie Hancock. Une ombre passa sur son regard et il me dit dans son anglais de cuisine : no ! jazz player ! I think Keith Jarret best jazz player of the world ! Nous continuâmes de parler et il m'apprit qu'il avait obtenu une bourse pour partir à la Juilliard School en septembre et que son professeur de modern jazz serait Kenny Barron.

Nul doute que cet enfant ne tardera pas à se faire remarquer à New York, et que son don ahurissant pour la musique lui donnera la possibilité de faire des choses immenses. Mais je demeure fasciné par l'aspect totalement arbitraire de ce talent prodigieux qui a fondu sur lui, un petit garçon de Tbilissi, Géorgie, et qui lui fait parler le jazz avec une sûreté aussi instinctive. C'est quasiment mystique, c'est un peu comme l'épiphanie pour les disciples de Jésus qui se retrouvaient à prêcher dans des langues qu'ils ignoraient la veille avec le petit feu follet du saint esprit au-dessus de la tête, on sent que c'est une force qui vient d'en haut, et ce môme a carrément une connection haut débit !

Je ne m'y attendais pas, et voilà : j'ai rencontré mon premier petit prodige du jazz !

Ah, j'oubliais ! Son nom : Beka Gochiashvili.

jeu 25 juin 2009

Commentaires (0)

aucun commentaire

Laissez-nous un commentaire

Auteur *
 
E-mail
L'email si vous le saisissez ne sera pas visible en ligne, mais nous permettra de prendre contact avec vous pour vous répondre.
 
Message *
 
Recopiez l'image clé
  • 0
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
 
 
 
 
 
 
 
Laurent de Wilde

Elements de navigation

Moteur de recherche