A la bonne heure

Il y un peu plus d'un an, j'ai acheté au marché aux puces de Moscou une vieille montre qui me plaisait beaucoup. Toute simple, elle arborait discrètement la marque Poljot (une de ses grandes soeurs avait au poignet de Yuri Gagarin orbité autour de la terre, devenant ainsi officiellement la première montre à être allée dans l'espace), et dont un grand nombre de mauvaises copies attendent le premier pigeon venu pour le soulager de ses roubles.

J'hésitai le temps d'usage puis l'achetai et la mis à mon poignet. Un petit remontoir crénelé attendait le gras de mon pouce et de mon index pour réveiller la mécanique endormie. Je le tournai avec précaution car la montre était fine comme une femme et il ne fallait pas brusquer les ressorts... Je la portai à mon oreille, tic tac tic tac, elle avait l'air de marcher.

J'étais content, je l'aimais bien, et j'espérais maintenant qu'elle me donnerait une heure stable, ce qu'elle fit à travers trois décalages horaires successifs . Mais je n'arrêtai pas de la changer d'heure, ça ne voulait rien dire. Ce n'est qu'à mon retour à Paris que je pus tester sa fiabilité.

Elle fut décevante. D'un jour sur l'autre, elle accélérait de dix minutes, puis en perdait cinq. Je la remontai un peu tout le temps, je faisais des tests, en vain.

Je commençai à vérifier l'heure un peu partout, et puis voilà que je me rendis compte que l'heure de mon ordi, de mon portable, de ma moto, de l'horloge de la cuisine, de mon réveil, toutes étaient différentes... (je ne parle même pas des horloges dans les rues de Paris qui affichent des heures complètement fantaisistes).

Chacune accélère ou ralentit de façon constante selon sa petite logique propre, qu'elle soit mécanique ou électronique, chacune poursuit sa fébrile et microscopique erreur avec une obstination souterraine. Je fus tenté une seconde de METTRE TOUTES LES PENDULES À L'HEURE mais je me rendis soudain compte que l'idée même m'était très désagréable, tant par son totalitarisme que par l'inutilité de la démarche, car elles ne feraient que se décaler à nouveau tout aussi sournoisement.

Du coup j'ai commencé à aimer l'inexactitude de ma montre. Ayant des ancêtres russes, je me plais à imaginer qu'un peu de l'âme de mes aïeux, bouillonnants et fantasques, s'est lové dans ce petit boîtier et ordonne mes journées, tantôt languides, tantôt pressées. J'ai appris à la remonter aussi, matin et soir. Les écarts se sont calmés. Maintenant, elle se cale obligeamment sur l'une des autres heures de mon environnement, choisissant un jour l'une un jour l'autre.

Et puis elle entretient en toile de fond une incertitude permanente qui me semble tout à fait correspondre à mon paysage intérieur.

jeu 5 juin 2008

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Laurent de Wilde

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