Phil SchaapEntretien

Phil Schaap

- Qui étaient ses amis de première date ?
- Je ne sais pas si quelqu’un est vraiment qualifié pour répondre à cette question. Je sais que quand il était petit, il était devenu une sorte de mascotte pour la caserne de pompiers du quartier. J’ai l’impression que c’était un garçon plutôt solitaire, il n’était pas le genre à avoir beaucoup d’amis. La musique était son amie, le sport, la caserne de pompiers étaient ses amis. A NY, comme ailleurs, la caserne était un bâtiment, avec les camions, etc... C’est une tradition en Amérique pour les petits garçons de traîner dans les casernes de pompiers. Il y avait toutes sortes d’animaux qui étaient les mascottes des pompiers, le plus souvent des chiens, et cela amusait beaucoup les enfants. Monk était lui-même devenu une tête familière à la caserne. Je ne suis pas sûr que c’était sur la 63° rue. Il y a de fortes chances pour qu’elle soit toujours au même endroit, peut-être était-ce à la 62°. Ils ont tout démoli dans le quartier du Lincoln Center, mais pas le block de Monk.. Le 243 W 63 doit toujours être là. Ils ont d’ailleurs rebaptisé cette portion de rue Thelonious Sphere Monk Circle. Certains de ces buildings n’ont pas changé, du moins ceux du domicile ultérieur de Monk. Je ne me rapelle plus du nom de ces immeubles, mais ils sont très célèbres, ils furent construits en 1908, ils sont toujours là. Ils sont en brique, et ont un aspect assez banal.

- Quelle était son adresse ultérieure ? Leur déménagement fut-il occasionné par le feu qu’il y a eu chez lui ?
- Non, ils sont retournés à leur appartement après le feu. Dans l’intervalle, ils avaient déménagé à la 169, le temps de la remise à neuf de leur appartement. (pas clair). Pour un bon bout de temps.

- Il était certainement un solitaire, mais j’ai cru remarquer qu’il avait toujours su s’entourer de gens dignes de confiance, ce qui est assez rare pour un musicien de Jazz.
- Oui et non. Pourquoi crois-tu que sa carrière n’a pas décollé plus vite ?

- Parcequ’il ne voulait pas faire de compromis.
- Ca ne justifie pas ce que tu me dis. D’un point de vue strictement commercial, on ne peut pas dire qu’il était bien entouré.

- Je ne parle pas nécessairement du business. Quoiqu’ à la fin de sa carrière, quand il a connu un très grand succès, je ne peux qu’admirer son manque de compromission, et sa défiance du monde extérieur. Il fut toujours très consistant. C’est pourquoi je suis intéressé par ses amis de jeunesse. La mort de tous ces gens à qui il fut associé au début de sa carrière fut certainement un grand choc pour lui. Comment sont-ils morts ? Et qui étaient ses vrais amis ?
- La mort de Shadow Wilson en tout cas était un peu mystérieuse. On dit qu’il est mort à la suite d’une chute dans un escalier d’accès au métro. Ce qui a dû sans doute se passer. Sa chute fut-elle la seule raison de sa mort demande à être vérifié. Mais dans ma jeunesse, je me rappelle que beaucoup de musiciens avaient l’impression qu’il y avait quelque chose de bizarre dans sa mort. Jo Jones en particulier avait ce sentiment. Shadow était le batteur favori de Monk.

- Et Blakey, alors ?
- Shadow Wilson était le batteur favori de Monk. Il l’a dit. Le fait qu’il l’ait engagé en 57 est une illustration de cette préférence. Il ne l’a pas dit dans une interview, mais c’est de l’histoire orale.

- OK. Une autre question : le fait de voir tous ses compères du bop réaliser une carrière de plus en plus brillante autour de lui a-t-il généré chez Monk une sorte de jalousie ? Dizzy partait en 48 avec son grand orchestre en Europe, et lui restait à NY...
- Si on doit choisir cette date du début 48, la carrière de Monk a meilleure mine que celle de Dizzy. Le Big Band était sur le point de perdre tout son argent en Scandinavie. La plupart de ses musiciens vont l’abandonner, et l’orchestre s’achemine vers l’extinction. Monk, quant à lui, vient de vivre deux éléments importants de sa carrière. Blue Note vient de le signer et accumule les enregistrements, et il est la star du Festival de WNYC en Février. Il était avec Idrees Sulieman, Curly Russel, et Art Blakey . Les deux alliés qu’on puisse avoir chez Blue Note, Ike Quebec et Lorraine Lions, devenue maintenant Lorraine Gordon, pensaient qu’ils tenaient avec Monk l’artiste le plus important du label.. Downbeat avait prévenu aussi le photographe William (Gobley ?) que Monk était un gars dont il fallait tirer le portrait le plus vite possible. Non, s’il y a un moment où Monk aurait pu se sentir plus mal, ce serait plutôt aux alantours de 49-50, où il ne se passe rien pour lui. Il joue au basket dans la rue, il est encore un jeune homme.

- La mort de Denzil Best ?
- Il avait toujours été d’une santé chancelante. Il avait été trompettiste, il jouait chez Minton’s, au Monroe’s Uptown House. Je me demande même si un bon nombre de “trompettisies non identifiés” sur les enregistrements de cette époque ne sont pas Denzell. Mais je ne pense pas que cette idée de Monk affecté par la mort de ses proches soit une approche valable, ou du moins que ces morts aient quelquechose à voir avec le fait qu’il ait arrêté de jouer. Je n’ai pas souvenir de Monk assistant à beaucoup d’enterrements. Je crois me rappeler qu’il s’est rendu à la veillée du corps de Coleman Hawkins. Il y a certainement là un signe de respect et d’admiration pour Bean. Mais je pense que son retrait de la scène à la fin de sa vie a plus à voir avec deux faits importants. Le premier est son état de santé mentale, et le deuxième une absence de désir. Sa carrière devient sans doute un peu trop répétitive. Il a du mal à écrire un nouveau répertoire. Et souvent, quand à la demande de Columbia, il en écrit, il fait deux choses : ou bien il écrit des morceaux fondés sur des grilles de morceaux célèbres, et on peut parler d’arrangements plus que de compositions; Bright Mississippi est écrit sur les accords de Sweet Georgia Brown, et on ne peut pas vraiment appeler ce morceau une pièce d’anthologie. Ou bien, il exhume des très belles compositions, certaines d’entre elles écrites des années auparavant, comme par exemple Gallop’s Gallop ou Brake’s Sake, ou Shuffle Boil, existent sur un album de Gigi Gryce enregistré dix ans avant.

- Et Ugly Beauty ?
- Ah oui, ça, c’en était une bonne. Il était de toute évidence capable d’écrire encore de très belles choses. Mais ses enregistrements pour Columbia sont plutôt des développements profonds dans l’interprétation de ses morceaux antérieurs.

- Que penses-tu de son album avec Oliver Nelson ?
- Ce que je pense n’est pas très important. Mais je ne crois pas qu’il soit aussi bon qu’il aurait pu l’être.

- Ce qui m’étonne, c’est que c’est un des seuls compromis que Monk ait fait dans sa carrière.
- Peut-être qu’il aimait Oliver Nelson. Peut- être qu’il a dépassé le délai pour remettre ses propres arrangements, et ils ont pris quelqu’un en dernière minute. C’est sans doute une des sessions sur lesquelles il est le plus facile d’obtenir des renseignements. Mais je préfèrerais parler de son concert du 6 Avril 74. C’est un des plus beaux concerts auxquels j’ai jamais assisté. J’aimerais qu’il en subsiste un enregistrement. Paul Jeffrey a dû l’enregistrer sur un magnéto personnel. Il y avait très peu de monde au concert, la salle était vide aux deux tiers, pour toute une série de raisons. C’était un Samedi soir, pendant les vacances de Passover, et la présence de Monk à ce concert était en fait annoncée comme peu probable. On disait qu’il était invité, qu’on espérait qu’il viendrait jouer, et qu’il y aurait de toutes façons Barry Harris. Monk est arrivé littéralement à la dernière minute. Quand il est monté sur scène, Barry arborait le sourire le plus lumineux que je lui ai jamais vu. Le concert était en partie sur des arrangements de Hall Overton, et bien qu’il les ait déja joués, je doute qu’il y ait jeté les yeux depuis de nombreuses années. L’autre moitié du concert était Monk with strings. Et il fallait qu’il lise ces arrangements à vue. Je pense que c’est Paul Jeffreys qui les avait écrits. Une section de cordes plus petite qu’un orchestre symphonique, mais plus grande que celle qui accompagnait Bird. Je me rappelle être allé backstage ce soir-là. Budd Johnson était mon pote, et il m’a dit qu’il y avait eu une erreur dans l’arrangement. Le gars de la section de cordes qui pouvait swinguer le plus aurait du jouer les unissons avec le reste de la section un octave au-dessus de façon à ce que sa voix soit prépondérente, et tout le monde a gravement acquiescé à cette sage suggestion. Budd avait perdu beaucoup de poids avant ce concert, et il avait un long solo de sax dans un morceau dont j’ai hélas oublié le nom. Toujours est-il que dans son solo, son pantalon de smoking a commencé à tomber, alors il l’a remonté. Ca a recommencé encore une fois. A la troisième fois, il a dû se dire, merde, tant pis, j’y vais quand même, alors il a joué son solo de soprane avec le pantalon sur les chevilles. Dans mon opinion, ce concert est de loin supérieur aux soi-disant Last Toronto Concerts qui eurent lieu en 75 et en 76. C’étaient des concerts en quartet. Peut-être il n’y avait plus de challenge. Alors que ce concer de 74 était un défi à plusieurs titres : tout d’abord, il fallait qu’il déchiffre à vue les arrangements préparés pour lui...
- Tu es sûr qu’il déchiffrait ? Monk était connu pour être très soigneux dans la préparation de ses concerts...
- Quand on est dans la salle, et qu’on voit un homme jouer à une vingtaine de mètres de soi, on a du mal à être sûr. Mais tout ce que je peux dire, c’est qu’il avait l’air de lire, et de tourner les pages. On saurait la vérité en demandant à Barry Harris. J’aimerais bien en être sûr.

- Que sais-tu de la jeunesse de Monk ?
- Oh ! Beaucoup de choses ! Il était à Albany pendant un certain temps. Il jouait du piano pour Helen Humes. Personne ne savait cela avant, mais un romancier qui s’appelle Kennedy, je crois, dans un bouquin du genre Iron Weed, a attiré l’attention sur le fait que pendant la Dépression, ce qui se passait à Kansas City se passait aussi à Albany. Je crois que le nom du gars était O’Connel, il était un genre de boss comme Pendergast à KC. Il y avait donc une vie nocturne avec des clubs de jazz. Monk y était sans doute en 35-36, pendant deux ans. Puis il été pianiste dans un restaurant chinois, à côté du Savoy Ballroom. Je daterais çà aux alentours de 37-38, quand il revient à NY. Mary Lou Williams ne se rappelle pas si elle l’a vu à KC ou à Pittsburgh. Peut-être était-il avec cette évangéliste Mary Lou Williams était malade pendant l’été 38. Le pianiste de l’orchestre d’Andy Kirk à l’époque est une femme, qui s’appelait Countess Margaret Johnson; elle a fait un album avec Billy Holiday à la fin de cette tournée. Il y a gros à parier que Mary-Lou est allé chez elle à Pittsburgh pendant cet été, donc je pense que c’est à Pittsburgh qu’elle l’aurait vu. Monk était ami avec le frère de Mary Lou, Tom Burley; il est mort entretemps.Je sais donc pour sûr qu’il a joué avec Helen Humes, Frank Williams et Strutton Sam. En ce qui concerne sa tournée avec cette évangéliste, j’imagine que sa famille s’en souvient. Si j’étais toi, j’interviewerais la soeur de Monk à tout prix. Moi, je ne sais pas grand’chose, à l’exception de mes recherches personnelles. Je sais qu’il est passé avec l’orchestre de Minton’s, sur cette station, en 1941. Il a tourné avec Coleman Hawkins, en 44 ou en 45, avec un concert du JATP, une tournée assez consistante. Il a joué avec l’orchestre d’Andy Kirk au New Cotton Club, en remplacement de Mary Lou Williams, pendant l’automne 45. J’ai mis beaucoup de temps à retrouver une seule session sur laquelle il aurait pu être à cette époque. C’était dur, mais tout ce que j’ai trouvé, c’est le 27 Novembre 45. Ca m’a coûté très cher, mais c’était Hank Jones au piano. C’était un album de Gospel, cela aurait été intéressant de l’entendre dans ce contexte, mais je suis persuadé que c’était Hank. Il ne s’en souvient pas, il ne se souvient pas de grand’chose. Monk a dû se rendre deux fois sur la côte Ouest en 45 avec Hawk. Peut-être a-t-il travaillé à travers les Etats-Unis pour se rendre la-bas pour le 22 Avril 46, date de départ de la tournée qui est une avant-première de ce qui sera connu comme le JATP.

- Parles moi des magazines de jazz de l’époque.
- Il y avait d’abord Down Beat, qui relatait un peu les potins du business, et Metronome qui proposait plus de réflexions de fond, surtout depuis que Barry Ulanov a pris la direction du journal. C’était un éditeur à l’origine, donc il s’intéressait autant à l’écriture qu’à l’information. Loin derrière, il y avait Record Changer. Orrin Keepnews a beaucoup exagéré l’importance de son article sur Monk dans Record Changer. Lorraine Lion avait beaucoup oeuvré pour que la presse parle de Monk. Le New Yorker, qui est un magazine beaucoup plus important que n’importe quelle revue de jazz parle de Monk bien avant cet article de Keepnews. Et puis il y a au moins une dizaine d’articles dans Down Beat avant 45 sur Monk, des compte-rendus de concert à Uptown’s, ou avec Coleman Hawkins. Il y a même des interviews. Et un article assez humoristique sur l’orthographe de son nom. Herbie Nichols a écrit un article sur lui, dans Music Dial, en 46. C’est ça la vraie raison qui a réveillé Orrin Keepnews

- Et son passage chez Lucky Millinder ?
- J’ai demandé à Dizzy à ce sujet, plusieurs fois, et il ne se souvenait pas de Monk, quoique ce dernier disait qu’il était dans l’orchestre en même temps que Dizzy. Il semblerait que son passage chez Millinder ait été très bref. Monk dit que c’était en 38. C’est trop tôt pour que Dizzy y soit. George Duvivier était dans l’orchestre, et il ne s’en souvient pas non plus.

- Tootie m’a dit que Monk avait quitté l’orchestre parce que ce n’était pas de la musique très sérieuse.
- Je ne crois pas. Je connais la musique de Millinder, elle est super. Monk n’a pas beaucoup de travail. En général, quand il y a une zone d’ombre, on dit que Monk avait raison, et que le reste du monde avait tort. C’est vrai la plupart du temps. Mais pas toujours. Tu sais, Monk venait souvent au gig un peu pété. Dizzy l’a viré de son orchestre. Il n’était absolument pas ponctuel. Il arrivait qu’on ne le voie pas de tout le concert. Alors peut-être qu’il ne venait pas parcequ’il n’aimait pas la musique de l’orchestre. Mais il faut se méfier des généralisations.

- Pourquoi a-t-il changé d’orchestre, après avoir joué si longtemps avec Rouse ?
- C’est une période fascinante de sa carrière. C’est en fait une transformation en deux temps. Il y eu l’orchestre avec Pat Patrick et Beaver Harris. J’ai deux morceaux enregistrés de cet orchestre : I Mean You et Straight No Chaser, au Harvard Workshop en 70. Ils ont aussi été au Vanguard. Et puis tout d’un coup, il forme un orchestre de jeunes, et je ne sais pas qui a pris cette décision, mais il est évident que l’orchestre précédent plaçait la musique de Monk dans une perspective radicalement différente. Mais avec Paul Jeffreys, Larry Ridley et TM Jr , c’est tout simplement une version rajeunie du quartet avec Rouse. J’aime bien les deux. Mais le niveau d’énergie et de nouveauté est inhabituel pour l’époque dans son groupe avec Pat Patrick. Je ne sais pas pourquoi il lui a demandé de jouer du ténor, et lui non plus. C’est un baryton chez Sun Râ, et tout d’un coup, il joue du ténor dans le quartet de Monk. Monk pouvait très bien jouer de nombreux instruments. Il pouvait jouer de la basse, en particulier.

- Est-ce que Herbie Nichols était un ami de Monk ?
_ Oui. Ainsi que Conrad Frederick. On ne le connait pas, car il a fini par devenir le pianiste du Golden Gate Quartet. Mais c’était un pote de Monk dans les années 30. On le connaît sur un un seul album : Eddie Durham, chez Decca, le 19 Novembre 40, avec Buster Smith.

 
 

mar 1 jan 2013

 
 
 
Laurent de Wilde

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