Milt JacksonEntretien

Milt Jackson

- Vous avez accompagné Monk à ses tout débuts. J’aimerais avoir votre témoignage au sujet d’une période où Monk n’était connu et apprécié que des musiciens qui l’entouraient. Comment l’avez-vous rencontré ?
- Je l’ai rencontré quand il jouait du piano dans le BB de Dizzy. C’était quoi, 1945, début 46 ? Ce qui m’a frappé le plus quand je l’ai entendu jouer pour la première fois, c’était ses voicings, ils étaient si différents, si originaux !

- Et ce n’était pas gênant d’avoir un accompagnement aussi inhabituel ?
- Non, au contraire, ça devenait un challenge. Je vais vous dire pourquoi. Dieu m’a attribué deux dons : le premier est l’oreille absolue, et l’autre une mémoire photographique. Aussi, je pouvais m’adapter à à peu près n’importe quoi. En d’autres termes, m’adapter à la musique de Monk n’était pas si difficile. Ca me donnait de nouveaux espaces à parcourir.

- Beaucoup de solistes qui l’ont accompagné disent que le cadre imposé par sa musique était étroit et difficile, tant par les compositions que par la façon dont il les accomlpagnait. Aviez-vous cette impression ?
- Non, je ne crois pas. Comme j’ai dit, j’entendais, et ça suffisait. Si j’avais un doute sur un accord, je lui demandais. Ou bien il m’expliquait quel accord c’était, ou bien il le jouait tout simplement ! Tout ce que j’avais à faire, c’était de le regarder ou, encore plus simple, de l’entendre ! A l’époque, j’étais en compétition avec pleins de mecs. Il fallait coûte que coûte que je joue ce que les gens voulaient entendre. L’important pour moi était de voir toutes les situations dans lesquelles je pouvais me trouver musicalement, et m’en tirer au mieux.

- Au milieu des années 40, il se passait beaucoup de musique. Mais Monk semblait développer un univers absolument personnel. Cela vous semble-t-il vrai ?
- Ouais. Sauf qu’il ne faut pas oublier que n’importe quoi dans cette période sortait des sentiers battus, c’était neuf. J’imagine, cela dit, que la musique de Monk a dû prendre beaucoup de gens par surprise, et puis elle est devenue une référence révolutionnaire parmi les musiciens, ce qui est normal, et puis progressivement le public s’est rendu compte à son tour de la direction qur prenait la musique de Monk. Thelonious était sans aucun doute un des membres fondateurs de ces innovations musicales de l’époque, et l’histoire a fait le reste. Par exemple, tu prends Round Midnight. Monk l’a fait comme il l’a fait, et puis Dizzy l’a incorporé à son répertoire, et a changé quelques accords par-ci par là...

- Est ce que vous diriez que vous étiez un bon ami de Monk ?
- Ouais, ouais.

- Qui d’autre était proche de lui à l’époque ?
- Je ne sais pas. Je ne suis pas qualifié pour répondre. Mais j’imagine qu’il avait beaucoup d’amis, car nous nous estimions et nous respections entre musiciens. C’est la seule réponse que je peux donner.

- Vous l’avez pris pour un album à vous, ce qui est assez rare. Peu de gens l’ont sollicité comme sideman...
On ne réfléchissait pas comme ça à cette époque. On faisait les sessions avec les musiciens que les producteurs choisissaient. C’était plus tard qu’on a eu un petit peu de pouvoir, et qu’on a eu les moyens d’être un peu plus maîtres de notre destin. Pendant des années et des années, notre musique a été organisée par quelqu’un d’autre. Et nous, on n’avait rien à voir avec ça, surtout à cette époque; ce qui répond à ta question sur sa présence sur mon enregistrement. Je ne l’ai pas engagé. On m’a dit : tu vas enregistrer chez Blue Note, et Monk fera la session.

- Et les histoires selon lesquelles il arrivait en retard, ou pas du tout ?
- En ce qui me concerne, je n’ai jamais eu à en souffrir. Peut-être en club il arrivait en retard, mais à qui est-ce que n’est pas arrivé ? Mais pour moi, ca fait partie de mon éducation d’être à l’heure. J’ai appris ça à l’armée, il faut lever son cul, sinon... Alors quand je me suis retrouvé dans la vie civile, j’ai appliqué cette méthode. On se pointe à l’heure et on fait de l’argent. Les mecs qui font pas ça, ils ont pas compris la différence entre short money et long money, tu peux me faire confiance.

- Comment se comportait-il en studio quand ce n’était pas sa session ?
- Tu fais référence à cette histoire avec Miles ? Je ne sais pas comment ça s’est passé. Visiblement, Miles n’était pas à l’aise avec la façon dont Monk jouait, c’est tout. Ils en sont jamais venus aux poings, rien de ce genre-là. Les gens font trop d’histoires avec des petits trucs comme ça.

 
 

mar 1 jan 2013

 
 
 
Laurent de Wilde

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