McCoy Tyner

Interview McCoy Tyner

McCoy Tyner est sans aucun doute un monstre sacré. Pour avoir participé tout jeune à l'éblouissante aventure du quartet de John Coltrane, bien sûr, mais surtout pour avoir apporté au piano jazz moderne une contribution absolument unique. Par son articulation, ses phrases étonnamment mélodiques et percussives, son énergie communicative à tous les membres de l'orchestre, ses compositions, il a tout simplement inventé une nouvelle façon de jouer du piano.
C'est également un musicien prolifique qui depuis son premier disque en 1962 en a enregistré 75 albums sous son nom ! Toujours sur la brêche, en tournée constamment, il a bien voulu répondre à mes questions au téléphone depuis un hôtel à Seattle. J'ai eu au bout du fil un homme très simple, très cordial, au rire fréquent et communicatif. Mon seul regret est de n'avoir pu prolonger cet interview jusqu'au petit matin, tant il a d'histoires à raconter...

L2W - Y a-t-il un lien musical entre vos trois derniers albums ?

MT - En fait ce qui s'est passé c'est que j'ai lancé ma propre compagnie et je voulais sortir quelque chose sous McCoy Tyner Music. Bon, ce n'est pas comme si je créais un label pour enregistrer d'autres artistes, c'est, comment dire, à usage personnel, mais j'ai vu des musiciens dans le passé faire comme ça et ça m'a toujours tenté. Je pense que c'est bien que des musiciens prennent leurs propres affaires en main, parfois les compagnies de disques ne sont pas les organisations les plus honnêtes, ha ha c'est dommage ! Je n'exclue pas de travailler à l'avenir avec un autre label, je ne sais pas, mais aujourd'hui j'ai envie d'essayer comme ça pour voir si ça marche !

L2W - Dans les notes du livret de votre dernier disque en piano solo live, Jeff Levenson laisse entendre que vous ne saviez pas ce que vous alliez jouer avant de monter sur scène. C'est vrai ?

MT - Euh pas exactement... D'habitude je choisis dans un ensemble de compositions et de standards que je connais bien, même si parfois je joue quelque chose de nouveau ou de complètement improvisé pour voir où ça m'emmène. Mais le plus souvent ce sont des standards comme I Should Care, ou What Is This Thing Called Love que tout le monde connaît, et puis des compositions originales aussi...

L2W - Vous souvenez-vous de ce que vous aviez en tête juste avant de monter sur scène pour l'enregistrement de ce disque ?

MT - Hé hé je ne sais pas ! Je ne peux pas te le dire parce que c'est fini, ha ha ! Mais je sais que c'est important d'être bien détendu et de bien rentrer dans le feeling de la situation, ceci dit je ne sais pas très bien ce que je pense à ce moment-là...

L2W - J'ai remarqué qu'à vos concerts, vous montez sur scène et commencez immédiatement à jouer...

MT - Eh bien oui, c'est pour ça que je suis là !

L2W - Ce que je veux dire c'est que la plupart des pianistes s'asseoient, bougent le tabouret, font deux trois inspirations, appuient sur les pédales, gigotent un petit peu, mais vous vous allez direct à la musique...

MT - C'est pour ça qu'il y a les balances (soundcheck) ! Pour voir si tout marche bien ! Je fais toujours une balance avant le concert, pour voir comment le piano et la salle sonnent, si le piano est dans la bonne position, s'il est bien accordé... Et quand je monte sur scène je sais que tout marche bien, j'aime jouer tout de suite, parce que j'adore jouer du piano. J'ai un rapport très personnel avec mon instrument, mais j'imagine que c'est comme ça pour tous les artistes... Mais en ce qui concerne mon état d'esprit au moment de monter sur scène, ça dépend en fait de la formation dans laquelle je me produis. Quand je joue en trio, les deux autres musiciens savent en fonction de mon introduction dans quel état d'esprit je suis. Quand je suis en solo, je prépare une liste de standards, ou alors je me jette dans une improvisation... Mais j'aime bien de temps en temps marquer le coup (make a statement) en prenant une chanson très connue, comme What's New ou I'll Take Romance, quelque chose dans ce genre-là, un thème de comédie musicale, et puis je mélange ça au reste...

L2W - Quelles sont selon vous les bonnes conditions pour enregistrer un album en solo ?

MT - Eh bien ça commence avec un bon piano, ha ha ha ! J'ai besoin qu'il soit accordé plusieurs fois, c'est un instrument très délicat, sensible à la température, l'humidité, et j'ai besoin que les gens l'entendent comme il faut...

L2W - Comment ressentissez-vous la différence entre les enregistrements live et le studio ?

MT - Les deux sont importants. En live bien sûr il y a le public, ce n'est pas comme si on allait jouer mieux parce qu'il est là, mais tu aimes bien communiquer...qu'il aime bien ta musique...quoiqu'il ne serait pas là s'il ne l'aimait pas, ha ha ha ! Mais d'un autre côté, un enregistrement, grâce aux réseaux de distributions des labels, pourra être entendu dans le monde entier...

En studio, tout dépend de l'ingénieur du son. J'ai eu la chance de travailler avec Rudy Van Gelder pour mon premier enregistrement Inception, on se connaissait parce qu'il travaillait pour Impulse avec qui Coltrane avait signé, il connaissait mon son à travers d'autres enregistrements, un jour il m'a dit pourquoi tu ferais pas ton propre album ? Rudy était comme un ami, il adorait la musique, on pouvait débarquer au studio quand on voulait, il était très relax, et j'ai vraiment eu beaucoup de chance de pouvoir travailler avec quelqu'un d'aussi talentueux...

L2W - Votre son et votre style sont absolument uniques. Vous rappelez-vous à quelle époque vous avez réalisé que vous aviez ça en vous ?

MT - Je pense que j'ai eu...un bon départ. Avec un bon professeur de piano qui m'a éveillé à la musique et puis avec mon premier album Inception qui m'a permis de m'exprimer au piano... Mais je ne pourrais pas vraiment expliquer. Tu sais, c''est comme l'opposition live/studio. Finalement peu importe tant que ton intégrité est toujours là. Tu es un individu. C'est très important de comprendre ça, d'en avoir conscience. En fait j'ai commencé par jouer dans un groupe de R'nB, et puis j'ai joué avec des musiciens de jazz plus agés que moi, et ils m'ont tous appris beaucoup de choses. Mais je pense qu'un concept individuel met un certain temps avant de se développer, et qu'il doit se développer. Cela dit, parler de la musicalité des gens est un sujet très sensible. Les gens jouent différemment pour une raison...

Et puis j'avais quand même Bud Powell dans mon quartier ! Son frère Richie avait un appartement au coin de chez moi, il tournait à l'époque avec Clifford Brown et Max Roach et Bud habitait chez lui. Il y avait aussi des jam sessions au salon de beauté de ma mère, et Bud venait souvent nous rendre visite. Il jouait sur mon piano ! J'étais un ado à l'époque...

L2W - Vous vous souvenez des morceaux qu'il jouait ?

MT - ... non ! Mais il jouait, ça c'est sûr ! Mais je ne me souviens pas de ce qu'il jouait, tu te rends compte, c'était il y a tellement longtemps ... quand on jouait, il écoutait le groupe, il y avait ma mère qui était là dans son salon de coiffure à côté, elle entendait aussi, elle disait, allez-y les gars jouez, c'est tellement beau ce que vous faites ! J'ai eu beaucoup de chance d'avoir une mère aussi adorable, et qui aimait autant la musique, elle m'a tellement aidé...

L2W - Monk et Bud traînaient tout le temps ensemble, c'était à cette époque ?

MT - Non, mais je sais qu'ils s'aimaient beaucoup. Ils étaient de la même génération avec Dizzy Gillespie et Bird et Miles, tu sais, toute cette série de grands musiciens... Coltrane a joué avec Monk pendant un moment et du coup il avait du respect pour moi, même chose pour Miles, ils adoraient John, alors ils m'ont beaucoup encouragé, tous les musiciens de cette génération, Diz, Miles, Sonny Rollins aussi, je me souviens que j'avais joué une fois avec lui, il était venu tout seul à Philadelphie et je l'avais accompagné... A l'époque quand des musiciens un peu plus agés écoutaient des jeunes jouer, et qu'ils entendaient quelque chose qui leur plaisait, ils t'encourageaient. Ils voulaient que le jazz continue à vivre...

L2W - Qu'est-ce qui vous a frappé le plus dans le jeu de Bud quand vous l'avez entendu tout jeune ?

MT - Le fait qu'il soit dans son monde à lui. Parfois il quittait la pièce sans rien dire à personne, il ne disait jamais grand'chose. Alors on le suivait...et là il se retournait et ils disait mais les gars pourquoi vous me suivez ? Hé hé il était vraiment dans son monde à lui...

L2W - Et Monk ?

MT - Oh Monk c'était autre chose. J'adorais le son qu'il avait. Tu savais que c'était lui. Pas juste les harmonies, la façon générale dont il approchait l'instrument produisait un son à lui. C'est très important, le son. Quand tu joues du sax, de la batterie, du piano, ce son c'est toi, c'est ton truc à toi. Et Monk, je regardais comment il faisait, il avait une façon pas du tout orthodoxe de jouer... il y avait ses chapeaux aussi... quel homme merveilleux... il m'a beaucoup encouragé...

L2W - Vous dites ne pas avoir théorisé ce que vous jouez. Mais quand par exemple vous êtes sur quatre mesures de sol avait un do mineur, en quels termes pensez-vous ce genre de résolution ?

MT - Tu me poses une drôle de question... Je ne sais pas... Mon esprit change tout les jours... Je peux jouer ces deux accords d'une telle façon aujourd'hui, mais demain je jouerai quelque chose d'autre, ou je jouerai un embellissement dessus. Ou je changerai des notes. C'est comme de construire une maison en temps réel. Tu en es à la moitié et tu te dis, j'aimerais bien mettre un escalier ici ou un ascenseur là-bas, tu deviens un architecte de la musique, mais ce n'est pas réfléchi à l'avance. Même quand tu joues les même morceau dans deux sets qui se suivent, tu trouveras une façon différente de le jouer, et c'est ça qui le rend intéressant.

L2W - Que considérez-vous comme essentiel dans un concert ?

MT - Si je joue avec un groupe, qu'on s'écoute les uns les autres. Et qu'ils m'écoutent moi, parce que le leadership est important aussi. C'est quelque chose que j'ai appris en regardant Monk jouer. Les gens le trouvaient un peu excentrique, mais il avait un fort caractère, quand on le voyait - il était toujours tiré à quatre épingles- on sentait bien que son orchestre le respectait. Avec moi c'est pareil, mes gars me respectent et je les respecte aussi. Mais il faut quelqu'un qui dirige, c'est capital. Je ne veux pas dire être là toutes les deux minutes à exiger ceci et cela, parce que la liberté d'expression est très importante dans une forme artistique, un musicien peut faire ce qu'il veut quand il prend un solo, mais quelqu'un doit montrer le chemin, il faut un leader.

L2W - Et quand vous jouez en solo ?

MT - Tu sais, tu me poses des questions vraiment difficiles...il n'y a pas d'approche théorique pour tout. Tu te réveilles, peut-être tu vas manger des céréales, peut-être tu vas aller te promener, revenir déjeûner, je ne sais pas, la vie est une aventure de tous les jours ! Je ne pense pas la même chose à chaque fois que je joue ! Je veux que ce soit différent. La vie est pleine de changements, d'alternatives et c'est ce qui la rend si belle...Est-ce que je pense à ci ou à ça, je ne sais pas, ou bien si, je veux que ça sonne bien et que les gens me fassent des compliments, ha ha ha ! Parfois il y a des jours horribles eh bien peut-être que le lendemain sera une journée formidable ! Chaque journée est unique, et c'est comme ça que ça doit être ! C'est comme ça qu'on apprend !

L2W - Vous jouez avec beaucoup d'énergie. Aimeriez-vous parfois que le piano ait plus de son ?

MT - Mmmh non, pas vraiment. Je connaissais Jimmy Smith, il jouait du piano aussi mais adorait l'orgue. Et il jouait avec beaucoup de puissance. Il était comme ça dans la vie aussi. Mais je ne voudrais pas que le piano soit plus puissant, je prends les choses telles qu'elles sont, je suis un improvisateur, chaque fois que je joue je veux que ce soit différent c'est tout. Ce que j'ai joué il y a un mois me poussera peut être à jouer quelque chose d'autre demain... La vie est un voyage continuel...

L2W - Sur votre disque Trident, vous jouez du clavecin. Avez-vous déjà enregistré sur un Rhodes ?

MT - Non. Tu sais je ne suis pas un gars très électronique...

L2W - Pourtant le Rhodes possède une vraie mécanique, un toucher réellement dynamique...

MT - Peut-être, mais je n'aime pas ce genre de son. C'est le piano acoustique que j'aime. Oui, je préfère le piano. Je n'ai jamais été attiré par l'électronique, contrairement à Herbie Hancock et des gens comme lui.

L2W - Pour jouer, vous préférez un Steinway B (demi-queue) ou D (queue complète) ?

MT - Hé hé je préfère un bon instrument ! Mais c'est vrai que j'aime bien le grand Steinway de neuf pieds, le modèle D. Mais le vrai critère, c'est que le piano soit bon, bien accordé, bien entretenu. Ceci dit pour être honnête, j'ai eu un clavier électronique à une époque, mais c'était parce que j'habitais en appartement. Quand j'avais une session d'enregistrement, j'en avais besoin si je voulais jouer quelque chose à quatre heures du matin, avec un vrai piano j'aurais réveillé tout l'immeuble ! Alors je mettais un casque et je pouvais composer toute la nuit sans embêter personne... C'était très pratique.

L2W - Quand je vivais à New York à un moment j'habitais un appartement dans un immeuble de l'Upper East Side où je ne pouvais faire aucun bruit, même pendant la journée. J'avais un clavier électrique et je jouais au casque, mais malgré cela, la voisine du dessous se plaignait du bruit de mes doigts sur les touches ! Elle m'appelait tous les jours pour se plaindre...

MT - Non ? Je le crois pas ! Olala il y a des gens qui exagèrent quand même...c'est vraiment pas très gentil... Quand ce genre d'histoires arrivaient à des amis, je leur disais, il faut déménager dans un loft où on peut jouer tranquillement et avoir la paix...

L2W - Ben c'est ce que j'ai fait...

MT - Ha ha ha ! Ca c'est drôle! Oh, j'adore New York ! J'aime aussi Paris bien sûr, une si belle ville, je connais beaucoup de villes dans le monde, mais à New York il y a quelque chose de tellement unique, la vie culturelle est tellement bouillonnante, les restaurants de toutes les cuisines du monde, la musique... Je voyage beaucoup, et je suis toujours content de revenir...

L2W - Le premier titre de votre album solo s'intitule African Village. Avez-vous songé à enregistrer avec un groupe de musiciens traditionnels africains ?

MT- En fait à un moment j'ai étudié la danse africaine. Peu de gens le savent, mais j'ai étudié le ballet africain. Il y avait une école juste côté de chez moi et ce percussionniste du Ghana qui venait jouer et organisait des chorégraphies sur les séquences rythmiques. C'était une très bonne expérience. De temps en temps je jouais du piano pour les accompagner, mais il y avait un pianiste régulier qui jouait toutes les chansons des différent ballets. Je vais te raconter une histoire. Quand j'étais au lycée, la directrice des cours de musique, c'était la femme de Jimmy Smith. Ils habitaient la banlieue de Philadelphie, et elle m'a parlé de lui avant même que je le rencontre. Avec elle j'ai fait du chant choral et puis j'ai commencé à jouer des congas, mais comme je tapais fort avec la main sur le bord du tambour, j'avais les doigts qui enflaient, j'adorais jouer des congas mais j'ai été obligé d'arrêter. Je n'étais pas vraiment bon, mais je prenais beaucoup de plaisir à apprendre à jouer tous ces rythmes, comment jouer les 6/8, les 5/4... Mais c'était pendant mon adolescence...

L2W - Vous avez dit qu'après avoir quitté le groupe de Coltrane, vous avez eu un passage à vide professionnel de plusieurs années. Aujourd'hui les temps deviennent très durs pour des jeunes musiciens de jazz, quel conseil leur donneriez-vous pour traverser ces périodes difficiles ?

MT- Persévérez. N'arrêtez pas de jouer. Persévérez. Et gardez des pensées positives. Et à la moindre chance que vous avez de voyager, faites-le. J'essaie chaque fois que je le peux d'encourager les jeunes musiciens que je rencontre. Il faut vraiment garder la foi. Mais bien sûr il faut pouvoir gagner sa vie pendent ce temps-là ! Ce n'est pas un problème de faire autre chose, c'est toujours mieux de faire quelque chose que rien du tout. Parfois on se retrouve à jouer de la musique qu'on n'a pas trop envie de jouer, mais il faut se dire que c'est juste un moment à passer, une façon de ne pas rester immobile... Alors comment on s'en sort de cette interview ?

L2W - Hé hé on s'en sort très bien, vous voulez qu'on arrête ?

MT - Eh bien c'est un peu comme si on jouait un morceau, j'ai fait une dizaine de grilles, c'est peut-être le moment de jouer la mélodie...

L2W - Alors la dernière question : si le président Obama vous appelait et vous disait Mr Tyner, nous sommes sur le point d'envoyer dans l'espace une capsule qui diffusera à l'attention d'extra-terrestres de bon goût une sélection des plus beaux morceaux de jazz jamais enregistrés, et nous aimerions qu'un de vos titres y figurent. Lequel choisiriez-vous ?

MT - Je ne sais pas... Fly With The Wind, ce serait bien... Et puis ce serait approprié ! Tu sais je pense à Obama, il a déclaré qu'il aimait beaucoup le jazz et la musique en général. J'espère que j'aurai l'occasion de jouer pour lui. Billy Clinton jouait du ténor et Jimmy Carter a organisé une fois un festival à la Maison Blanche et j'y ai joué avec beaucoup dautres musiciens, c'était formidable ! Mais je n'ai jamais rencontré Clinton. Enfin bref, oui ça me ferait plaisir de jouer pour le président. Si ça arrive, je te tiendrai au courant , ha ha ha !

 
 

dim 1 jan 2012

 
 
 
Laurent de Wilde

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