Joe Zawinul

Interview Joe Zawinul

J’ai découvert Joe Zawinul quand j’étais ado et que, fan de jazz, je me rendais à tous ses concerts accessibles à un parisien. Weather Report passait régulièrement en ville, et à chaque fois j’étais émerveillé par le spectacle incroyable de ce groupe, Jaco Pastorious et ses solos de basse qu’il finissait en la fouettant avec sa ceinture, Wayne Shorter tel un cryptique devin qui élevait la musique dès qu’il émettait un son, et puis Zawinul, toujours bardé de racks entiers de synthés clignotants qui, concert après concert, continuaient de ne pas fonctionner correctement, nécessitant moult froncements de sourcils et interventions de techniciens.

Je trouvais l’atmosphère musicale dégagée par cette association de génies extrêmement riche et ouverte, comme un assemblage de petits chaos successifs traversé par des lignes mélodiques généreuses, un vrai dérapage contrôlé permanent. Les formes des morceaux variaient souvent et se développaient de façon inattendue, toujours musicale, de sorte qu’on ne se souvenait plus très bien à la fin d’un titre comment on en était arrivé là.

Alors je me suis documenté et j’ai découvert le Zawinul de Cannonball Adderley, une vraie machine à groover, et j’ai commencé à me rendre compte de la dimension du gaillard. Contrairement à ses confrères Herbie Hancock et Chick Corea qui se firent vite remarquer comme stylistes du piano, Zawinul fut tout de suite un styliste de la musique. Les phrasés si personnels qu’il developpera sur ses synthés ne feront que se couler dans le vaste organisation de sa musique et ne sont qu’une des facettes de son imaginaire.

Il saura comme nul autre s’adosser à l’intuition fulgurante de Wayne Shorter qui à travers ces complexes orchestrations amènera la clarté d’une lame qui tranche les nœuds. Il inventera une nouvelle relation entre un pianiste et le batteur (et le percussioniste), et son groupe deviendra rapidement une usine à groove et un who’s who de la drum ou de la percu. Son association avec Miles occasionnera des purs chefs d’œuvres. Bref, Zawinul est à mon sens un des plus grands orchestrateurs et musicien de son temps, une inspiration féconde et généreuse, et en plus grand ami des musiciens français !

Zawinul est un homme très entier, volumineux, et il a été formé à rude école. Hâbleur, excellent conteur, il se dégage de lui une impression de force physique toujours en mouvement. Même immobile, il semble émettre des pulsations, et son amour de la vie et de l’instant sont ceux d’un jeune homme de vingt ans. Il s’est prêté au jeu des disques avec gourmandise et ce fut une vraie joie pour moi de pouvoir pour cette interview sonder la mémoire de ce grand homme.

DINAH WASHINGTON -


C’était à New York, sur la 57ème rue… C’était dans un hôtel, entre Broadway et 7ème avenue. Je n’oublierais jamais ce jour… C’était mon premier enregistrement en Amérique. Ca faisait à peine une semaine que j’étais dans l’orchestre ! Et Dinah m’avait dit : Zawinul, il faut que tu sois sur cet enregistrement. Il y avait Milt Hinton à la contrebasse, Kenny Burrel à la guitare, Panama Francis à la batterie.

Il y a des choristes, tout est parfaitement enregistré, ce n’était pas en studio ?

Non, non, tout est enregistré en direct, en une seule prise. Il y avait une telle atmosphère… J’étais là et je me disais wow, je m’amuse vraiment bien !

Comment vous êtes-vous retrouvé à jouer dans cet orchestre ?

A l’époque, je jouais avec l’orchestre de Maynard Ferguson. On travaillait dans un grand hôtel à Atlanta en Géorgie, et c’était Dinah Washington l’attraction principale. Mais on était à l’époque de la ségrégation ; l’orchestre de Maynard était 50-50, moitié blanc, moitié noir, on était treize ou quatorze dans le big band. On dormait dans des hôtels pour Noirs, il n’y avait pas moyen de faire autrement. Là c’était l’International Hotel, j’y suis retourné souvent avec Cannonball Adderley, on y était très bien traité.
Un soir, je me suis pris une grosse cuite, j’étais très fâché contre les Blancs. Pourquoi traitaient-ils les Noirs de cette façon, alors que ces derniers étaient tellement gentils avec moi ? Je revenais à pied du concert à mon hôtel, et c’était ma première fois à Atlanta.
Et il s’est passé un truc bizarre : je ne sais pas comment j’ai réussi à retrouver mon chemin, mais j’ai eu l’impression que j’étais déjà venu à cet endroit auparavant. Je ne suis pas du genre à croire aux extra-terrestres et ce genre de trucs, mais j’étais tellement bourré que c’était un fait : je reconnaissais l’endroit !
Quand je suis arrivé à l’hôtel au bout de 25 minutes, j’ai bu encore, j’ai bien mangé de leur excellente cuisine Noire du Sud, et puis j’ai joué à la jam session qui se tenait dans l’hôtel. Il y avait Slide Hampton au trombone, Frankie Dunlop à la batterie, il y avait vraiment des musiciens fantastiques dans l’orchestre de Maynard…
A un moment, je sens cette main superbe qui se pose sur mon épaule, une main manucurée aux longs ongles rouges impeccables. Je lève les yeux et c’était Dinah. Elle a mis une carte de visite dans la poche de ma chemise, et elle m’a dit : quand tu viens à New York, appelle-moi…
Mais quand je suis allé à New York, je ne sais pas pourquoi, je ne l’ai pas appelée. Une nuit, j’habitais chez Slide Hampton à Brooklyn à l’époque, je n’arrivais pas à dormir, il faisait très chaud cet été 59, je n’étais pas habitué aux étés new-yorkais, il faisait 35 degrés, 90%d’humidité… Je me suis levé, j’ai pris une douche, me suis jeté dans le métro pour la 52ème rue et je suis allé au Birdland. J’avais ma main sur la poignée de la porte, je l’ouvre, et qui je vois de l’autre coté avec sa main aussi sur la poignée ? Dinah Washington ! Elle m’a dit : tu ne serais pas le gars qui jouait à Atlanta ? J’ai dit si, alors elle m’a invité à venir le lendemain au Village Vanguard où elle commençait un engagement.
Avec le chanteur bebop Babs Gonzales, on y est allés le lendemain, Dinah nous avait réservé une table à mon nom, on s’est assis, et après le deuxième morceau, elle m’invite à monter sur scène. C’était Roy Haynes à la batterie, Kenny Burrel à la guitare, Richie Davis à la basse… On a joué deux morceaux, et elle m’a engagé comme ça, sur scène ! C’était très gênant … Parce qu’il y avait le pianiste qui était là, je n’arrive pas à me souvenir de son nom… Wynton Kelly venait de quitter le groupe pour aller avec Miles, et il assurait l’intérim. Il était assis sur le côté de la scène, c’était vraiment un type sympa, il était Noir, il est venu me dire : super, tu joues vraiment bien ! Et Dinah m’a dit : tu veux jouer dans mon orchestre ? Je lui ai répondu que j’étais très embarrassé, mais elle étaità moitié bourrée, comme souvent, et elle a dit : toi t’es de Hollande, et tu joues dans mon orchestre !
Du coup, le pianiste est allé au Syndicat et lui a fait un procès, car il avait été engagé pour les deux semaines. Alors elle a dit, d’accord, je lui paye les deux semaines, mais il faut qu’il vienne tous les soirs, comme ça au moins il apprendra quelque chose ! C’était très gênant, le pauvre gars était assis pendant une semaine (il avait réussi à négocier), juste à côté de moi…
Et puis un jour elle m’appelle : Zawinul. J’ai besoin que tu viennes avec moi à l’hôpital pour aller voir The Lady – Billie Holiday, elles étaient très amies. Je lui ai répondu, Dinah, je ne veux pas aller à l’hôpital. J’adore Bille Holiday, mais je ne veux pas la voir dans cet état. Elle avait une cyrrhose du foie, c’était horrible. Dieu sait qu’elle était une grande inspiration pour moi. Mais je ne voulais pas aller à l’hôpital. Et puis elle y est morte. Bref.
Quelques jours après, Dinah me rappelait pour cet enregistrement sur la 52ème rue, voilà toute l’histoire.

TRIO


C’était en 59, je ne me souviens plus quel mois… Ca me rappelle une histoire marrante. J’étais toujours chez Slide Hampton à Brooklyn, mais on passait notre temps sur la 52ème rue. Au coin de la 8ème avenue, il y avait le syndicat des musiciens, et on traînait par là-bas à la recherche de boulot…

Mais vous aviez le droit de travailler aux Etats-Unis ?

Maynard Ferguson m’avait obtenu un permis temporaire, mais c’est avec Dinah que j’ai pu obtenir ma carte verte. Son agent, c’était Joe Glaser, un vrai dur de dur de la mafia. Il était l’agent de Louis Armstrong, John Lewis, tous ces grands musiciens…
Mais pour revenir à cette session, il y avait un chanteur au syndicat ce jour-là qui m’avait entendu jouer chey Maynard, et il me demande si je peux l’accompagner pour une audition chez Strand Records. Il avait une belle voix, il sonnait un peu comme Johnny Matthews, mais bon c’était pas payé. Je me dis qu’est ce que je risque, et je me rends cet après midi-là chez Strand pour l’audition. On fait deux-trois chansons, et ça sonnait bien, le trio, le chanteur, c’était vraiment bien. Quand on a fini, le type du label nous a dit merci, on vous appellera, je rassemble les partitions pour les rendre au chanteur et il y a un type qui vient me voir et qui me dit vous pouvez passer dans mon bureau après?
Je monte le voir et il me dit : nous aimerions faire un album avec vous. Comme ça ! Alors avec Ben Tucker et Frankie Dunlop on a répété deux-trois jours chez Slide à Brooklyn, et on a tout mis en boîte au studio en deux heures… Ah j’oubliais ! Il y avait aussi le grand Ray Baretto… C’était mon premier enregistrement sous mon nom… J’avais fait un effort sur les arrangements pour que ça sonne comme un vrai disque, mais je n’étais pas prêt, j’étais encore bien vert !

Avez-vous déjà fait un album piano solo ?

Il y en a un qui existe; je l’ai enregistré avec Friedrich Goulda, les variations Haydn de Johannes Brahms. C’est sorti il y a deux mois sur Cappriccio et Birdjam. Sans doute la plus belle pièce jamais écrite pour deux pianos… Nous l’avons enregistréé en 1988, à Cologne, en direct du Philharmonique. Qu’est-ce qu’il l’a bien joué ! Je connaissais la pièce, je l’avais jouée pour Christian Yerbi (?), un chef d’orchestre avec qui je travaille de temps en temps. Quand il avait entendu notre interprétation, il en avait pleuré, il m’avait dit qu’il n’avait jamais entendu cette pièce jouée avec autant de vie. Friedrich et moi étions en pleine forme. Puis il nous a écrit un concerto pour deux pianos avec l’orchestre de la WDR… C’est comme ça que je les ai recontrés, hé hé tu vois tout est connecté dans la musique…
Bref pour en revenir à ce nouvel album, ce qui est spécial c’est que nous l’avons enregistré dans mon club, il est pas très grand, mais c’est le plus beau club du monde. Pour un grand orchestre de 14 cuivres avec section rythmique complète avec guitare, plus tous mes claviers, la scène est vraiment petite ! Du coup on était tellement proche les uns des autres qu’on était vraiment connectés pas seulement physiquement mais aussi spirituellement… Il y avait une atmosphère… On a enregistré l’orchestre à d’autres endroits, Leverkusen, Berlin, et le feeling n’est pas comparable.
Avec Weather Report on utilisait cette méthode pour les bons concerts. J’enregistrais sur des cassettes ! Après on faisait des overdubs, comme sur Jungle Book par exemple. On improvisait et quand ça sonnait bien, je le gardais et je le transcrivais. Parfois comme c’était de l’impro, je déviais de mon premier jet, eh bien ce n’était jamais aussi bon que la première fois.

Parlez-moi de ce concert avec Miles à la Villette, juste avant sa disparition, où vous avez joué In A Silent Way…

Oh je me souviens bien de ce concert… Miles était très malade mais dans les coulisses avant le concert, il était comme un jeune homme, il avait tout son pouvoir intact, et je me disais voilà le pouvoir de la musique, bien plus fort que le pouvoir d’un seul homme, c’était extraordinaire. Mais j’ai eu le sentiment un peu triste qu’à ce concert, chacun jouait pour soi. J’ai failli m’engueuler très fort avec Herbie ce jour là…

Quand il a sorti de son synthé un son de trompette bouchée ?

Exactement ! Et en plus il voulait jouer Watermelon Man ! On est vraiment bons amis, et depuis longtemps, mais là je lui ai dit, Herbie tu devrais avoir honte, comment peux-tu faire ça ? C’est sans doute la dernière fois que tu joue avec lui… Il a sorti ce vilain son de trompette, et il n’en jouait même pas bien ! J’espère qu’il m’excusera de dire ça, et Dieu sait si j’ai une immense admiration pour lui, mais il joue des synthés comme si c’était un piano, quel que soit le son ou le clavier…

CANNONBALL ADDERLY

Ouf ! ce n’est pas Mercy Mercy ! Merci !

Vous avez écrit beaucoup de morceaux pour Cannonball ?

Cinquante. Quest-ce que j’aimais ce type ! Comme être humain, comme ami… C’était mon témoin de mariage, c’était il y a 45 ans et je suis toujours marié à la même femme ! Il achetait des vélos pour mes enfants, il était merveilleux… Et quel musicien ! J’ai joué dans son orchestre pendant neuf ans et demi, et on était bourré quasiment tout le temps, tu sais le jazz c’est pas simplement de la musique, c’est aussi un mode de vie, et on était vraiment à fond, c’est un miracle que je sois encore en mesure de… m’asseoir ! On tirait vraiment sur la corde en termes de vie nocturne, les femmes, on buvait, on fumait, on mangeait trop, c’était vraiment n’importe quoi, tout ce qu’il ne fallait pas faire. En plus il était diabétique : je me souviens, j’ai rejoint l’orchestre en mars 61, on jouait à Philadelphie un ou deux mois plus tard et ce soir là je regarde Cannonball, il s’était arrêté de jouer, il avait la main qui pendait comme si elle n’avait plus de circulation. Le lendemain il est allé voir ce fameux docteur noir, le docteur Lassalle, qui l’a examiné et lui a dit : si vous vivez comme il faut, sans sucre, sans alcool, sans cocaïne, sans fumer, je vous donne maximum dix ans. Mais Cannonball il a fait tout le contraire, et il a vécu quatorze ans de plus !
Bref, quand on jouait il attaquait direct sur des tempos rapides, Sam Jones à la basse et Louis Hayes à la batterie, ça swinguait à toute allure, eh bien en neuf ans et demi de défonce je ne l’ai jamais entendu faire une seule fausse note, une seule phrase douteuse, pas même une hésitation, c’était un monstre de musique !
Si l’on excepte Duke Ellington, c’était vraiment le meilleur avec le public, il savait comment leur parler. Bon, Duke c’était vraiment le champion, en musique comme en communication. Un jour, je me souviens d’un concert avec le trio d’Ahmad Jamal, avec Israel Crosby et Vernell Fournier, et il y avait l’orchestre de Duke en deuxième partie, avec cette section de cuivres incroyable, Johnny Hodges, Jimmy Hamilton, Paul Gonsalvez, et puis Russell Procope, Cat Anderson, tous les gars étaient là ! Et Cannonball qui était avec Nancy Wilson me dit, viens on va les écouter. On y va, et le trio d’Ahmad joue de façon sidérante, tout le monde était scotché au point qu’on avait l’impression qu’après ça on ne pouvait rien entendre d’autre tellement on s’était gavé de musique.
Et l’orchestre d’Ellington, tu sais, c’était des lascars qui n’en avaient vraiment rien à foutre, le plus souvent ils allaient au bar d’à côté, se beurraient la gueule, oubliaient l’heure et ainsi de suite. Ce soir-là, quand ce fut l’heure pour Duke de monter sur scène, je le vois qui arpente les allées, pas vraiment inquiet mais un peu… concerné, il y avait quelques gars de l’orchestre qui étaient là, mais il en manquait beaucoup. Alors Duke est monté tout seul sur scène, et là je te jure, aussi exceptionnel qu’était Ahmad Jamal, il a joué un morceau en solo, et en quelques secondes, tout était oublié, il ne restait plus rien d’Ahmad, c’était un spectacle incroyable ! Et puis, petit à petit, les gars de l’orchestre ont commencé à arriver, Paul Gonsalvez tellement saoul qu’il n’arrivait pas à trouver sa chaise, c’était vraiment rock n’ roll ! C’était un concert magnifique…
Je me souviens d’une fois où Johnny Hodges avait une tournée avec son propre orchestre, et Duke avait demandé à Cannonball de le remplacer pour quelques mois. C’était l’époque où il était une étoile montante, il n’avait pas encore son groupe, il n’était pas encore avec Miles, et il était très fier de jouer dans l’orchestre d’Ellington. Nancy Wilson était aussi invitée, elle aussi était sur le point de devenir une superstar, et un soir Duke avec sa façon si élégante de présenter ses musiciens annonce au public : ladies and gentlemen, c’est un immense plaisir pour moi d’inviter sur scène la star de demain, mademoiselle Nancy Wilcox ! A ses côtés, un jeune musicien extraordinaire, applaudissez bien fort Julian Cannonball Addleberry !
Ha ha ! C’était Duke tout craché, toujours à dire des conneries, les deux autres étaient tout fiers, et ils le regardaient éberlués en se disant mais qu’est-ce qu’il raconte, qu’est-ce qu’on s’est marrés !

MILES- IN A SILENT WAY

Ce n’est pas la version originale. Je n’ai jamais entendu cette version. J’ai l’album, mais je ne l’ai pas écouté. Quand on l’a enregistré pour la première fois, Miles m’a raccompagné à la maison en limousine, et je ne disais rien. Miles me dit : pourquoi tu ne dis rien, tu n’as pas aimé l’enregistrement ? Alors je lui ai répondu : non j’aime pas, je trouve ça barbant. C’était la même chose avec Bitches Brew, sur Pharao’s Dance. Il me raccompagne avec sa limousine, et je ne dis rien. Il me demande à nouveau : et ça , t’as pas aimé non plus ? Je lui ai répondu : je comprends pas pourquoi on joue si longtemps, un petit moment ça va, mais ça c’est trop long ! Il me répond, vas-y, prends ton temps, prends ton temps…
Quelques mois plus tard, je suis dans les bureaux de Columbia et j’entends cette musique incroyable, je ne la reconnais pas mais je me dis ça c’est vraiment un truc mortel, alors je rentre dans le bureau et c’était l’assistante de Teo Macero, je lui demande ce que c’est, elle me répond : c’est Bitches Brew. Et là je dois dire qu’en plus de toute l’admiration et l’amour que j’avais pour lui, je me suis rendu compte ce jour-là qu’il avait vraiment une VISION.
C’est marrant la façon dont je l’ai rencontré. Je jouais avec Dinah à l’époque, je le voyais souvent, mais je ne lui adressais jamais la parole, parce qu’il y avait toujours du monde autour de lui, je détestais ça toute cette petite cour.
Un soir j’arrive au Birdland, et juste derrière moi il y avait la manageuse de Dinah, Anne, Miles me voit, il m’arrête et me dit : qui es-tu ? Anne lui dit tu ne sais pas qui c’est ? C’est Joe Zawinul et il joue avec Dinah ! Il faut que t’entendes jouer ce gars !
Miles est venu nous écouter le lendemain, à Basin Street East, et après il est venu backstage, il m’a dit qu’il aimait beaucoup ce qu’il avait entendu et qu’on devrait faire des trucs ensemble quand on en aurait l’occasion. Je lui ai répondu : j’ai pas trop envie. Ça l’a vraiment choqué. Hey, ça faisait six mois que j’étais aux Etats-Unis, j’étais à New York pour apprendre, me développer, qu’est-ce que j’aurais fait avec Miles ? Alors je lui ai dit : écoute, quand ce sera le bon moment, peut-être qu’on fera des trucs ensemble, peut-être qu’on écrira l’histoire tous les deux.
Ça lui a vraiment plu. A partir de ce moment, il m’a invité chez lui, on boxait un peu ensemble, il était bon, il avait une très bonne technique. Tu sais il a mis Max Roach au tapis… Max était comme une armoire à glace, très bon en baston de rue, eh bien Miles a eu le dessus…

ZAWINUL

Qu’es-ce que c’est ? Ça vient de mon album Zawinul, non ?

Oui… Mais les crédits sur l’album sont très mystérieux, on ne sait pas où et quand l’album a été enregistré…

C’était juste avant la création de Weather Report. Wayne est dessus, Herbie aussi…

Il y a aussi une version de In A Silent Way, est-ce celle-là la bonne ?

Non, c’est celle de Miles qui est correcte. Quand je lui ai donné la partition de mon morceau, je lui ai dit que je ne voulais pas jouer la première page où il y avait tous les accords, je voulais qu’on joue juste la mélodie avec une basse tenue…

Dans le coffret Columbia ( ? ) on entend Wayne Shorter qui siffle la mélodie…

Wayne est incroyable. C’est un tel poète… Pour moi c’est le plus grand de tous. Il est vraiment d’une autre planète… Je ne suis pas toujours fou de son concept de performance, moi je suis plus… nerveux, j’ai un autre type d’énergie, alors parfois c’est un peu difficile pour moi de m’ajuster. Dans son groupe, ils peuvent faire une intro, puis groover pendant trente mesures… et retourner à l’intro ! J’ai l’impression d’être perdu, et que lui aussi !
Je le connais vraiment bien, on a bossé seize ans ensemble, et je vais te dire un truc : il raconte très bien les histoires, mais parfois il se perd dans l’histoire, alors je le remets sur la piste… Ha ha ha ! Pour moi, c’est le meilleur, Champion du Monde !
(solo de Woody Shaw)
Woody Shaw ! Oulalah il était bon ! Miles l’aimait beaucoup ; par contre il n’aimait pas Freddie Hubbard. Je me souviens d’une interview de Miles à l’époque où Freddie arrivait, on lui demandait qui comptait dans la trompette aujourd’hui, il ne l’a pas mentionné, et quand on lui a demandé : et Freddie Hubbard ? il a répondu : je préfère encore entendre un chien aboyer plutôt que d’écouter Freddie Hubbard à la trompette !
Mais Woody…. Sur cet album, en plus … Tu sais quoi, je devrais regarder si je peux le sortir en licence sur mon label…
Et Herbie a été si serviable, c’est une des plus belles personnes sur la planète, il a tellement aidé dans la musique…
Il fallait que je fasse un peu de direction d’orchestre et je n’aimais pas trop jouer pendant que je dirigeais, alors je me régalais à l’écouter.

Avec un texte de pochette de Miles Davis …

Oui, mais tu sais pourquoi il a fait ça ? C’est parce qu’il voulait être sur le disque ! Mais je lui ai dit non … Je ne voulais pas que les gens achètent mon disque parce qu’il y avait Miles dessus, je voulais voir ce que j’avais moi. Il m’a dit : alors je voudrais faire quelque chose , et je lui ai répondu que pour moi le plus beau cadeau serait qu’il m’écrive le texte de pochette. Cest comme ça que ça s’est passé.
Mais pour moi c’était important de faire MA musique – tu sais le nombre de gens qui croient que c’est Miles qui a écrit In A Silent Way ? Hé hé je me souviens d’une nuit il m’appelle à quatre heures du mat et il me dit, je dois faire la bande son d’un film, et je voudrais utiliser In A Silent Way. Super, je lui dis, mais il ajoute : ça t’ennuie si je co-signe la chanson avec toi ? Ha ha je lui ai dit d’aller se faire foutre ! Je lui ai dit, je veux bien te donner la moitié du fric, parce que ça ne veut rien dire pour moi, mais je ne peux pas te vendre mon âme. Salaud d’enfoiré, qu’il m’a répondu, mais Miles il faisait beaucoup ça. Sur ce morceau en particulier, c’est moi qui ai écrit la ligne de basse et les accords, Miles avait juste le petit riff : tubudup….

Qu’est-ce que Miles pensait de Weather Report ?

Il y a eu un moment où il était jaloux, je crois. Lui il ne jouait plus, et nous avions un grand succès auprès du public noir. Quand on a sorti Boogie Woogie Waltz, qui était un des premiers beats de rap, Miles était vert ! Et Wayne était complètement impliqué dans le projet, à sa façon à lui, il trouvait le moyen de faire exploser la musique avec trois fois rien. Ce que Wayne a fait dans le quintet de Miles et dans Weather Report, c’est phénoménal !
J’ai dû le rencontrer une semaine après être arrivé à New York, on traînait un peu, on se voyait tous les jours, je parlais à peine anglais, mais il ne s’en est jamais aperçu, ha ha ha ! On avait une amitié immédiate qui passait par la musique. Je me souviens, il m’avait dit qu’il avait écrit un opéra quand il avait 17 ans, et il me l’a chanté, c’était monstrueux ! On était en 59 et on se disait : on devrait faire un band ensemble…
Il y avait un des sax de Maynard Ferguson qui devait partir à l’armée et il y a eu une audition où se sont présentés George Coleman, Eddie Harris et Wayne Shorter, tu parles d’un choix ! C’est Wayne qui a eu l’affaire. Il était dans l’orchestre depuis un mois et demi, on jouait en Pennsylvanie en deuxième partie des Jazz Messengers d’Art Blakey. C’était Hank Mobley son ténor à l’époque, qui était un grand junkie et ce soir-là il n’est pas venu. Wayne l’a remplacé au pied levé, et il connaissait tout le répertoire par cœur, voilà quel genre de musicien il était, comme Charlie Parker, Dizzy Gillespie, toujours à chantonner les arrangements. Alors il est allé avec Blakey et ça a commencé à se tasser chez Maynard, Wayne écrivait des arrangements pour l’orchestre, ainsi que Slide Hampton et quand ils sont partis ce n’était plus pareil

CHANTEUR

Attends c’est qui ce chanteur, je l’adorais, il est mort maintenant. C’était vraiment un type bien, mais c’était aussi un drogué. Ça me rappelle toute cette période de CBS avec ce grand producteur Clive Davis. J’étais vraiment barjo à l’époque. Le truc bien c’est que Wayne était toujours de mon côté, en 16 ans on ne s’est pas disputés une fois. On se faisait confiance, et Wayne est du genre à dire ce qu’il pense, mais pas sur le vif, il examinait la situation avant de parler et alors ça sortait.
Déjà, c’est lui qui a trouvé le nom de Weather Report. On cherchait un nom et je lui disais il faudrait un nom que tout le monde connaisse, mais qui représente quelque chose qui change tout le temps. Ce jour-là c’est sorti tout de suite et il a dit : Weather Report (Bulletin Meteo).
Bref à l’époque il nous fallait un manager et je me disais qu’il en faudrait un bon. Il y avait ce type qui avait fait venir les Beatles aux Etats-Unis, Sid Bernstein, et j’ai dit à Wayne : c’est lui qu’il nous faut. Je suis allé le voir et il n’avait pas la moindre idée de qui on était ni de ce qu’on faisait mais je l’ai tellement brassé qu’il nous a emmené chez Clive Davis chez CBS, et il nous a signé ! On a fait le premier album en trois jours…

ROCKIN IN RYTHM

Ah… j’adore ce morceau ! Ça me rappelle L’orchestre d’Ellington, je connaissais tous ses musiciens…
J’essayais vraiment au synthé de retrouver le vibrato qu’ils avaient en section

Est-ce que le clavier était harmonisé (plusieurs notes en même temps) pour jouer ce morceau ?

Non, ça marche pas en voicings parallèles, je joue des block chords. Je suis bon, tu sais, j’ai un bon feeling avec le synthé, ça demande un doigté particulier. On avait trois écrans sur scène à l’époque, qui racontaient l’histoire du jazz. On jouait Forlorn, une chanson un peu étrange qui donne l’impression qu’on est en train de se faire perdre et à la fin, il y avait une montée et on quand on atterrissait sur le thème de rockin’in rythm, les trois écrans s’allumaient. Sur l’un il y avait une vidéo de noirs qui dansent le jitterbug, sur un autre il y avait l’orchestre d’Ellington, Charlie Parker, Jimmy Lunceford, Louis Armstrong…
Le grand critique Leonard Feather quand il a entendu ce morceau m’a dit : tu as la tradition dans ton cœur, tu as l’amour de çà…

Que répondez-vous à ceux qui trouvent que Weather Report n’est pas du jazz, que c’est une musique de mauvais goût dans laquelle se sont fourvoyés des bons musiciens ?

C’est OK, pas de problème ! Tout le monde a droit à sa propre opinion. Moi-même par exemple je ne suis pas un fan de Wynton Marsalis… Ce qui compte c’est de savoir ce qu’on fait ; moi je voulais utiliser les synthés comme de nouveaux instruments, en s’écartant de la vieille combinaison trompette-saxophone-trombone qui avait un son daté, tu vois ? Et puis la pureté, qu’est-ce que la pureté, la seule importante, c’est celle du cœur !
De toute façon, à ceux qui disent que c’était une mode, je leur dis trente ans après on est toujours là ! Notre musique est toujours vivante !
Quand j’ai travaillé avec Salif Kéita –qu’es-ce que j’aime Salif, encore un gars qui vient d’une autre planète - , j’ai écrit des arrangements pour lui, j’étais scotché en voyant comment ces africains jouent ma musique, Paco Sery, Etienne M’Bappé , ils l’ont vraiment fait décoller. Et quand j’en parlais avec eux, ils me disaient, tu sais on a grandi avec ta musique dans notre village, Black Market, Mysterious Traveller, c’était un autre groove que la tradition africaine, mais le groove quel qu’il soit, c’est ça qui est important !

 
 

dim 1 jan 2012

 
 
 
Laurent de Wilde

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