Jazz me blueAnthologie proposée par Jean-Paul Gratias

Jazz me blue

Jean Paul Gratias, grand amateur de jazz et traducteur entre autres des romans de James Ellroy, tenait sous le coude quelques textes inédits de Charles Beaumont, Davis Grubb, John Harvey ou Bill Moody ayant pour personnages des musiciens. Pour étoffer ce qui allait être ce volume, il commanda à quelques auteurs français des textes originaux et je me réjouis qu'un soir en club il m'ait proposé de participer à cette collection de nouvelles.
J'en profitai pour écrire un récit inspirée d'une histoire vraie, où il est question d'un mariage dans les Vosges, d'une bataille rangée dans la salle de spectacle et de toutes sortes d'accidents irrémédiablement liés à la vie de musicien...

 
Extrait

Je rêvais. C’était une histoire à tiroirs, bourrée de rebondissements dans tous les sens, rien de grave ne pouvait m’arriver, ni chute ni horions, et je m’amusais énormément. J’étais en train de traverser un fleuve sur des planches qui flottaient opportunément sous mes pieds lorsque le téléphone sonna, m’arrachant à mes exploits.
- Hé Ernest, ça va ?
- Mrrrg, répondis-je empâté. Gné qui ?
- C'est Fred, vieux. Scuse de t'appeler le matin, mais
- Il est quelle heure ?
- ... ben sept heures et demi...
Fred était un bon pote bassiste avec qui je jouais souvent dans différents orchestres. Au fil des ans, des concerts et des tournées une vraie amitié s'était progressivement épaissie jusqu'à devenir un permis d'appeler à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, pour n'importe quoi, même un samedi matin.
- Attends une seconde...
Je posai le récepteur sur le lit et tentai de retenir par ses fils la merveilleuse tapisserie de mon rève qui se délitait à vive allure. Fred devait penser que je cherchais l'interrupteur de ma lampe de chevet, mais celle-ci était restée allumée toute la nuit après une soirée plutôt arrosée. Effrayé par la vitesse à laquelle mon héroïque aventure s'evaporait sous la lumière crue de l'ampoule, je réalisai soudain que je devrais vivre ma journée, ainsi que toutes celles qui suivraient, sans jamais connaître la fin de mes aventures. C'était très désagréable et tout mon corps me suppliait de raccrocher pour me glisser à nouveau dans les plis du sommeil. Mais Fred, c'était un pote.
Je repris l'écouteur.
- Qu'est-ce qui t'arrive ? T'as perdu ton médiator ?
- Arrête déconne pas chu dans la merde, y a Octave qui s'est cassé le bras hier au Proudhon...
- Merde ! comment il a fait ?
- Ben tu sais le piano il est juste au bord de la scène, alors ça chauffait dur dans son solo et tu sais comment il fait quand il est bien parti, il s'est levé tout en jouant et quand il s'est rassis, le siège a glissé en arrière et lui avec... bam, comme ça... ça s'est passé si vite que quand on a compris ce qui arrivait il était déjà en train de pisser le sang sur une rombière au premier rang... t'aurais vu le tableau... il s'est éclaté l'arcade sourcillière alors il y en avait partout... du coup on a mis du temps à comprendre qu'il s'était aussi cassé le bras, il braillait comme un porc, c'était le chaos total !
- Wow ! Et il va bien ?
- Ouais, on vient de sortir de l'hosto, il a un plâtre et tout... Mais du coup il peut pas faire le concert qu'on a ce week-end dans les Vosges avec mon groupe de Rythm'n'Blues. Tu veux pas le remplacer ? Tu joues ce week end ?
- Ben non... justement, je comptais rester tranquille...
- Oh steuplé fais ça pour moi, t'as déjà joué le répertoire une fois, tu vas voir c'est un coup super en pleine campagne, il va faire beau tout le week-end, en plus c'est bien payé, on va bien s'éclater...
En fait l'idée ne me plaisait pas beaucoup. Je connaissais les membres du groupe et c'était une belle bande de tarés. Cameron, le batteur, était un vieux Noir américain installé en France depuis vingt ans, redouté pour ses excès de boisson qui le transformaient en une boule de haine raciste, Blitz le trompettiste un beau gars de Normandie qui ne pensait qu'à baiser tout ce qui porte une jupe, Charlie le guitariste un guadeloupéen qui se prenait pour Jimi Hendrix et Sterling le sax tenor un anglais de Manchester spécialiste des farces et attrapes genre camembert dans l'oreiller avec un penchant prononcé pour la bière qui le transformait en en un redoutable fouteur de merde. Quant à Prissie la chanteuse, elle avait l'indépendance d'une môme de cinq ans à qui il fallait expliquer que pour prendre le métro il fallait un ticket. En fait, Fred était le seul gars du groupe un peu normal, quoiqu'en certaines occasions, il ne laissait pas sa part au chien.
Mais quand ça jouait, ça jouait. Pour avoir remplacé Octave une fois et avoir entendu le groupe à de nombreuses occasions, je savais que personne ne leur arrivait à la cheville quand il s'agissait de jouer ce repertoire. C'était du bonheur en sac, de la bombe en laine, quand ça commençait, on ne voulait plus que ça s'arrête.
De plus en outre et de surcroît, mon compte en banque était à plat et je n'étais pas vraiment en état de faire le difficile.
- T'as un clavier ? demandé-je, pinailleur
- Ouais on va prendre mon Rhodes, pas de souci je m'occupe de tout.
C'est ma paresse qui me perdra. L'idée de ne pas avoir à trimballer mon piano électrique de soixante dix kilos avec son ampli finit par emporter mes réticences. La suite de la journée allait me montrer combien ce soulagement serait de courte durée, mais hormis une vague appréhension qui flottait encore dans les brumes de mon rêve évanoui, ma raison patinait à trouver une excuse valable pour refuser.
Je poussai un soupir.
- Et on partirait quand ?

 

mar 1 jan 2013

 
 
 
Laurent de Wilde

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