Jazz ClubbersAu duc des Lombards

Jazz Clubbers

Les éditions de l'Elocoquent publient depuis plusieurs années des témoignages littéraires de toutes sortes de professionnels, réservant chaque volume à un thème différent : boxeurs, grands reporters, bars du bout du monde… Cette fois-ci, ce sont les clubs de jazz qui sont au menu. Sont venus témoigner Aldo Romano, René Urtrger, Bobby Few, Ahmet Gulbay et moi-même.
On y passe beaucoup de temps, dans les clubs. Il s'y déroule des évènements mémorables qui perpétuent la grande légende du jazz, mais également une foule de petites choses qui font notre vie, notre amour, notre métier. Passer tout cela en revue me semblait une tâche insurmontable, surtout quand j'appris la participation à cet ouvrage de musiciens beaucoup plus chevronnés que moi qui avaient vécu, eux, l'âge d'or des clubs de jazz.
Néanmoins, ces endroits exceptionnels continuent de vivre, et fort joyeusement. Il s'y passe toujours quelque chose. Aussi, partant du principe qu'un écrivain ne fait jamais qu'inventer une histoire vraie, j'ai mis en scène une rencontre entre un patron de club et moi. Qu'il me pardonne s'il se reconnaît dans ce texte, mais je tiens à le rassurer : si je lui ai emprunté un peu de son allure, ce sont bien d'autres patrons de club qui se sont agrégés à son personnage.
Je tiens cependant à dire que tous les sentiments et anecdotes relatés dans cette histoire sont authentiques. Entraîner dans ma fiction des noms propres de musiciens étant un procédé qui m'embarrassait, j'ai préféré préserver leur anonymat. Cela dit, les habitués des Lombards sauront se reconnaître et pour ceux qui ne feraient pas partie de cette faune bigarrée, je ne vois pas l'intérêt de dévoiler leurs noms.
Après ça, s'il y a vraiment des curieux, ils peuvent toujours essayer de me poser la question en club, à la pause entre deux sets.

 
Extrait

Plus personne n'avait eu de nouvelles de lui à la suite de la fermeture de son club, mais j'avais entendu dire qu'il avait refait surface en ville ces derniers temps pour des visites occasionnelles. Et voilà, je l'avais là, en face de moi, superbe dans son costume noir, chemise blanche, cravate, manteau en laine sombre, bottines cirées, il rayonnait d'excitation fébrile et d'énergie contenue.
- Dis donc t'as bonne mine, lui dis-je, tu sors de chez la Reine d'Angleterre?
- Presque. Du Ministère de la Culture où on remettait l'ordre de chevalier des arts et lettres à Roy Haynes. Il y avait tout le gratin. Question buffet par contre c'était la honte. On se demande à quoi servent nos impôts. Ils n'avaient qu'un beaujolais infect et des crackers de la guerre de 40. J'ai été obligé de descendre au bistro du coin pour honorer l'événement avec la dignité qu'il se doit. Remarque, j'étais pas le seul. Il faudrait tout de même qu'un jour on leur explique...
- Tu sais, si la gnôle était si bonne au Ministère, on n'irait plus trop en club...
- Et on finirait fonctionnaires, tu n'as pas tort. Je propose de boire à ce cataclysme évité, ajouta-t-il en saisissant son verre à même le plateau que nous amenait Cindy, merci mon chou. Et longue vie aux clubs de jazz, ajouta-t-il avec une grimace équivoque.
Je le regardai pensivement puis embrassai la salle d'un regard.
- En fait, remarquai-je, quand j'étais petit, pour moi un club c'était un endroit très classe avec des valets en tenue et des messieurs bien habillés qui fumaient des cigares dans des fauteuils en cuir, comme dans les Jules Verne. C'était un lieu un peu exceptionnel où on se lançait des défis, où on discutait de voyages, de découvertes, des lois du monde ou du grand cours des choses. Quand j'ai entendu l'expression "jazz club" pour la première fois, je croyais que c'était un endroit comme ça mais avec un orchestre de jazz qui jouait dedans.
- Toi, t'es vraiment un putain d'intello, il faudrait jamais t'écouter quand tu parles. Pour moi un club c'est pas ça. Je vais te dire ce que c'est un club de jazz. C'est une salle où tu peux écouter du jazz en vrai et boire des coups. Et quand c'est fini, c'est là que ça commence. Parce que la musique qui s'est jouée, elle flotte encore dans l'air, ça fait tout bizarre de sentir ces petites étincelles qui finissent de crépiter doucement, et il y a toujours un pékin qui la chope, l'étincelle, parfois c'est un pianiste de passage qui traînait au bar et qui se met à jouer juste pour les habitués, ou alors une nana complètement excitée qui veut chanter « My Funny Valentine », tu sais jamais ce qui va se passer ! A un concert normal, les gens sortent, ils sont contents, ils discutent deux minutes, olala qu'est-ce que c'était chouette, et puis ils vont dans le petit parking chercher la petite auto qu'ils vont garer dans un autre petit parking et pfouit c'est fini il reste plus rien ! Tu sais où il aimait le mieux composer, Duke Ellington ? Sur le piano d'un club, après avoir donné son concert. Le meilleur endroit et le meilleur moment pour moissonner les étoiles.
Tout en parlant, il faisait de grands gestes avec les bras. Pour mimer la sortie de concert, il se recroquevillait et semblait tout étriqué dans son costume resplendissant une minute auparavant, il se creusait les joues et prenait une mine déconfite; la seconde d'après il était le Duke, détendu mais concentré devant un piano imaginaire, choisissant avec une désinvolture assurée telle note à la main gauche, tel trille en haut du clavier ; le sujet l'emportait et il vivait ses propos avec une conviction telle qu'on aurait pu sentir l'odeur de la voiture ou le parfum du pianiste.

 

mar 1 jan 2013

 
 
 
Laurent de Wilde

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