Eddie Henderson

Interview Eddie Henderson

Ça m'a fait bizarre d'interviewer Eddie Henderson et Alex Tassel. D'ordinaire pour ce genre d'exercice, je me retrouve face à des musiciens que je ne connais pas ou peu, et je les bombarde d'une batterie de questions d'une indécrottable naïveté qu'ils subissent avec une grâce qui les honore. Mais ce soir là, je me retrouvai face à deux vieux amis dans un costume de journaliste qui me semblait tout d'un coup bien insolite.
J'ai rencontré Eddie il y a plus de vingt ans à New York dans une école de musique dont il était mon professeur d'orchestre. Peu après je lui demandai s'il voulait jouer sur mon premier disque et à ma grande surprise il accepta. S'ensuivirent deux décades de collaborations tantôt sous son nom, tantôt sous le mien, et il est rare qu'une année s'écoule sans que nous ne jouions ensemble ici ou là.
Quant à Alex, c'est au début des années 2000 qu'il m'a rejoint dans ma première aventure électro de Time 4 Change, et depuis nous nous invitons avec bonheur dans nos projets respectifs, jusqu'à la très récente sortie chez Naïve de son album Movements.
Ce rapport un peu spécial entre leader et sideman que nous entretenions tous les trois me donnait l'occasion de recueillir leur réflexions sur ce sujet et fut l'objet de ma première question.
Alex Tassel - En fait, quand il y a une histoire d'amitié entre musiciens, je trouve qu'il n'y a pas vraiment de leader ou de sideman. On crée de la musique ensemble, et on n'a pas vraiment à demander quelque chose à ses partenaires. De même, en tant que sideman, je n'ai je crois jamais eu l'impression de ne pas me sentir à ma place dans un orchestre
Eddie Henderson - J'ai pas mal de choses à dire sur le sujet. J'ai grandi dans un environnement musical qui m'a offert des opportunités extraordinaires, comme jouer en sideman pour mes héros, Art Blakey, Herbie Hancock, McCoy Tyner, Dexter Gordon, Elvin Jones, des musiciens pour qui j'avais une admiration extraordinaire, et avec eux j'ai appris que pour être un bon leader, il faut aussi savoir être un bon sideman. C'était tous des leaders et des sidemen. Mais avec la façon dont l'industrie musicale fonctionne aujourd'hui, ça crée une situation où on pousse sans arrêt sur la scène des "jeunes lions du jazz", je ne donnerai pas de noms mais wow ! si on veut construire l'Empir State Building, on commence pas par le dernier étage ! on commence par les fondations ! Et les fondations, c'est l'expérience. Des musiciens qui ont joué dans les groupes de Miles Davis, Art Blakey et ses Jazz Messengers ou Horace Silver, ont eu la chance d'apprendre auprès de gens qui avaient compris ça ! Prenez Wayne Shorter, Lee Morgan, Cannonball Adderley, John Coltrane, ils étaient tous sidemen...
Mais maintenant des mômes qui sortent de la New School, de Julliard, de Berklee, du New England Conservatory, ils débarquent tout frais, sans vraie expérience, et boum on les catapulte "new stars". Ça fait un moment que les compagnies de disques opèrent comme ça, elles veulent un jeune gars avec le look qui convient, elles le font mousser et si au premier album le profit n'est pas suffisant, hop elles passent à quelqu'un d'autre. La musique et le business sont deux choses distinctes et beaucoup de mômes qui ont cru à une ascension fulgurante sont maintenant amers et déçus. En fait tout est dans la longévité, ce n'est pas une histoires de jeunes qui jouent mieux que les vieux ou l'inverse, il s'agit d'art, pas d'une course de vitesse !
AT - Tes héros sont mes héros ! Et je pense que si j'avais eu la chance de jouer avec eux j'aurais eu le même sentiment que toi...
EH - C'est vrai que j'ai eu de la chance... d'ailleurs la plupart sont morts maintenant ! Bon j'apprenais avec eux, mais ce n'était pas sans douleur... Et puis de toute façon je ne me pense pas comme un leader, et suis content de mon statut de special guest, de toute façon, je ne pourrais pas emmener un groupe à moi sur la route et les payer comme ils le méritent...
L2W - Pourtant Eddie il fut un moment où tu étais un leader, je pense à l'album Sunburst, qui a connu un grand succès...
EH - Hé hé en fait c'était Skip Drinkwater qui m'avait mis dans cette position... C'est lui qui produisait Paul Jackson, Norman Connors... Il y avait de gros budgets à l'époque alors il m'a fourni tout un tas d'appareils électriques auxquels je ne connaissais pas grand'chose et il m'a dit on va faire un disque, pfff je n'étais pas leader, c'était juste l'idée d'un producteur !
AT - Mais le projet artistique, de faire du funk comme ça, ce n'était pas ton idée ?
EH - Non non, c'était l'idée de Skip Drinkwater ! En fait l'équipement électrique, la wah wah, l'Echoplex, tout ça je ne l'ai reçu que la veille de l'enregistrement. J'étais comme un gosse dans le magasin de bonbons ! Heureusement il y avait des techniciens qui savaient synchroniser l'Echoplex au bon tempo parce que sinon... hé hé les gens disaient à l'époque Eddie c'est le nouveau jeune lion, sans déconner, c'est vraiment n'importe quoi !
AT - Mais tu n'avais pas de doutes à l'époque sur ce que tu voulais faire ?
EH - Des doutes sur ce que je voulais faire ? Mais je n'avais pas la moindre idée de ce que je voulais faire ! Je sortais tout juste de l'orchestre Mwandishi de Herbie Hancock, j'étais en état d'émerveillement permanent... Et Skip a appelé Herbie pour le disque, Paul Jackson, Mike Clark, Harvey Mason, alors avec ces gars là et mon équipement tout neuf, c'est sûr que j'avais un bon son ! Mais peu de temps après à une jam session j'utilisais tous mes effets quand quelqu'un a débranché par accident l'alimentation et je me suis retrouvé avec mon son tout nu, et c'était tout moche... ça m'a servi de réveil et j'ai tout vendu, j'avais plus de son ! Il fallait que je retourne aux fondamentaux et que je retrouve mon vrai son acoustique. Alors tu penses bien que je ne pensais pas à être un leader ! Je voulais juste faire de la musique de façon... appropriée.
L2W - Quelles sont alors les qualités d'un bon sideman ?
EH - Euh... l'humilité ! Dans l'orchestre de Herbie, j'étais très libre, mais quand j'ai joint le groupe d'Art Blakey,j'avais l'habitude de faire des solos qui pouvaient durer une heure, alors le premier soir j'ai fait attention et j'ai joué un solo de juste trente cinq minutes, Art a arrêté de jouer de la batterie mais je m'en foutais j'ai continué. Quand je suis descendu de scène il m'a attrapé par le cou et il m'a dit, tu n'as rien à prouver, tu es un jazz messenger, et tu sais ce que je lui ai répondu ? Ecoute papy, si ça te gonfle de jouer, t'as qu'à rester à la maison ! Ha ha, tu parles d'une humilité ! J'étais vraiment un enfant, c'était complètement idiot de dire ça, il m'a regardé, il a secoué le tête et il m'a dit, t'es vraiment complètement taré !
L2W - Et pour toi Alex, c'est quoi d'être un sideman ?
AT - Eh bien j'ai beaucoup joué dans des orchestres où j'avais une place très clairement définie avec des règles précises à ne pas dépasser, et je pense qu'on apprend beaucoup de choses dans cette position.
L2W - Excuse-moi de revenir à la charge Eddie, mais tu as quand même fait beaucoup de disques sous ton nom, et je parle des années 90 et 2000, c'était quand même toi le chef d'orchestre, non ?
EH - Eh bien déjà j'étais aidé par un producteur, j'ai beaucoup travaillé avec Todd Barkan, et puis c'est vrai que j'ai réalisé que jusqu'à présent je n'avais fait que m'inspirer des musiciens extraordinaires avec qui j'avais travaillé. Mais même dans cette position de chef d'orchestre où je choisissais les musiciens et le répertoire, je ne me suis jamais pris pour un leader. En fait maintenant les gens m'appellent pour que je vienne en invité dans leur projet et ça me convient parfaitement. Etre leader est une énorme responsabilité, c'est un grand poids, ce n'est pas quelque chose qui m'attire... je suis de toute évidence un sideman éternel, qui continue d'apprendre auprès de chaque musicien avec qui je travaille...
L2W - Qu'en penses-tu Alex ? Tu ressens la même chose ?
AT - Hum... Je ne préfère pas vraiment être leader...ça crée beaucoup de parasites, d'obstacles à la musique, je trouve...
EH - Tout à fait d'accord ! Quand je fais des masterclasses, je demande toujours aux élèves : pourquoi est-ce que vous voulez faire de la musique ? Vous voulez la gloire et la fortune ? Ou est-ce par amour pour l'art en lui-même ? Si c'est pour être en haut de l'affiche, devenir une star, de deux choses l'une : ou vous y arrivez, et c'est tant mieux pour vous, ou vous n'y arrivez pas, et là vous n'échapperez pas à une sévère dépression ! En revanche si le seul amour de la musique vous guide, vous aurez plus de chances d'être heureux, même si l'argent et la célébrité ne sont pas toujours au rendez-vous. Pour faire fortune, je conseille plutôt de dévaliser une banque, ha ha ha !
L2W - A la fin de ton concert (The Cookers au New Morning le 17 mars) je te cherchais dans les loges et j'ai trouvé le trompettiste Dave Weiss tout seul qui avait l'air tout déprimé. Je lui ai dit combien j'avais aimé le show, les arrangements intéressants et toujours frais, et comment j'étais époustouflé par ce groupe dont plus de la moitié des membres avait près de 70 ans (George Cables, Billy Harper, Cecil McBee, Eddie) et arrivait à dégager une énergie aussi enthousiaste et juvénile. Ce à quoi il m'a répondu c'est bien ça le problème, ces salauds ce sont eux qui me font me sentir vieux !
EH - Hé hé... cela dit pour reprendre notre sujet précédent, c'est Dave le leader de ce groupe. Mais comment crois-tu qu'il a pu décrocher cette tournée ? Qui engagerait David Weiss sur sa seule réputation ? C'est parce qu'il utilise les noms connus des musiciens de son orchestre ! Et il joue super, je ne suis pas du tout en train de le casser, mais lui comme moi savons que c'est la nature du business qui veut ça ! Alors en tant que leader il capitalise sur la célébrité de vieux croûtons comme nous qui du coup le font se sentir vieux !
L2W - Mais c'est quoi ton secret, Eddie ? Je t'ai encore vu jouer ce soir avec la même énergie qu'il y a vingt ans, sinon plus, sur pas une seule note tu ne fais semblant !
EH - Hé hé je ne sais pas... un bon patrimoine génétique, je ne sais pas... la chance aussi... mais tu sais il n'y a pas que des bons moments, sur scène ça ne se voit pas...
L2W - Alors je te pose la question comme ça : quel conseil donnerais-tu à Alex pour conserver la flamme intacte ?
EH - Eh bien je dirais que le meilleur leader, et le cas de Miles est exemplaire à ce titre, sait s'entourer des musiciens qui sont capables de générer une véritable chimie créatrice. Le vrai leader doit toujours se poser la question : qu'est-ce qui fera que la musique sonne mieux ? Et ce n'est pas : qu'est-ce qui fera que moi je sonne mieux ! Et il se demandera alors quelle type musique il veut projeter, et pas juste envie d'être une star. Ça c'est pour le plan musical. Maintenant il faut avoir les nerfs solides pour être un leader, il y a beaucoup de tensions, toutes sortes de dynamiques externes à la musique qui sont très pesantes...
L2W - Et comment conserver sa longévité ?
EH - Je ne sais pas... tout ce que je peux dire, c'est que je ne me vois pas faire autre chose, je me plains quand on fait des longues tournées en minibus etc, mais j'aime mon métier ! Quand j'étais jeune j'étais champion de patin à glace, hé hé je ne me vois pas ayant fait cela toute ma vie !
AT - Moi je me demande si vouloir être un leader n'est pas un mirage... ramer dans le désert pour essayer de rencontrer quelque succès n'a rien à voir avec le plaisir de faire de la musique. Je pense que pour durer, il faut avoir connu ça, des hauts et des bas, et s'accrocher à l'idée que le plaisir personnel a plus d'importance que la notoriété. C'est comme une sorte de parcours initiatique, où l'humilité a beaucoup d'importance.
L2W - Vous partagez la particularité d'être tous deux de grands utilisateur du bugle. Qu'est-ce qui vous fait le préférer à la trompette ?
EH - Eh bien ça dépend du contexte. Ce soir par exemple j'étais à la trompette parce que la couleur de cet instrument correspond mieux à la texture de l'orchestre et des arrangements. D'une façon générale, je pense que la trompette est très martiale, c'est l'instrument de l'archange Gabriel, c'est elle qui fait tomber les murs de Jéricho. Le bugle, c'est pour jouer (il fredonne) : unforgettable... ha ha tu vois ce que je veux dire ! Pour jouer de la trompette, il faut être dans un état mental de projection, POW ! Mais pour le bugle l'approche du son est beaucoup plus mesurée, plus ronde.
AT - Pour ma part, j'utilise le bugle 90% du temps. C'est l'instrument que je travaille à la maison. Et je trouve que c'est un instrument mieux adapté que la trompette à un répertoire de ballades, ou en général de choses très mélodiques.
EH - Oui il y a comme toi des musiciens qui sont spécialistes du bugle, dans les anciens, je pense à Johnny Cole qui en a joué toute sa vie, notamment avec Ray Charles. Mais si l'on doit passer du bugle à la trompette à un moment donné dans un orchestre, la sensation est bizarre et pas très agréable. En revanche, quand on travaille la trompette, ça donne un accès plus facile au bugle que dans le sens inverse. Un vrai bugliste sera forcément plus abouti et musical, mais je pense que si l'on doit jouer les deux instruments, la trompette a plus d'avantages. C'est comme pour toi avec le Rhodes et le piano, j'imagine...
L2W - Eddie, est-ce que tu écoutes des jeunes trompettistes ? Est-ce que tu trouves une source d'inspiration auprès des nouvelles générations ?
EH - Oui, pendant un long moment. Quand on s'est connu à New York (dans les années 80), rappelle-toi, j'étais dehors tous les soirs à écouter toute la musique que je pouvais. Mais plus je vieillis, moins j'écoute d'autres musiciens, jeunes ou vieux, d'ailleurs ! En fait maintenant le temps que je ne passe pas à sortir, je le passe à travailler mon instrument ! Tu sais quand tu joues UNE note, c'est comme une signature, elle dit qui tu es. Ce n'est pas d'avoir une technique impeccable qui est le plus important, même si c'est indispensable, ce qui est essentiel c'est d'être intègre avec soi-même, et de toujours se concentrer sur son propre son personnel. La musique, c'est le son, pas les notes !
L2W - A ton avis, qu'est-ce qu'un jeune musicien devrait écouter aujourd'hui ?
EH - Eh bien à part les maîtres dont on parlait tout à l'heure, je trouve que de nos jours on a accès à des musiques merveilleuses du monde entier, chinoise, japonaise, transsylvanienne, européenne, arabe, sud-américaine... plutôt que de se dire je ne vais jouer que du bebop, ou que du free jazz, un jeune musicien devrait saisir cette occasion de se familiariser avec tous les langages différents à sa disposition. Tu sais, quand Herbie a dissous son groupe Mwandishi, j'étais furieux pendant longtemps. Et puis un jour ce génie m'a expliqué pourquoi : il voulait tout simplement apprendre un autre dialecte !
L2W - Alex, au-delà du savoir musical, de l'expérience, qu'admires-tu le plus chez un musicien plus vieux que toi ?
AT - Sa liberté, sur le long terme. En l'occurence avec Eddie, j'adore la façon dont il ne joue "pas à la façon de", qu'il a son style propre, nourri par un spectre très larges d'influences diverses.
EH - Merci ! Tu sais au sujet des conseils donnés aux petits jeunes, je me rappelle celui que m'avait donné Miles quand j'étais quand j'étais tout gosse : apprends le plus de plans que tu peux, et essaie de les attacher ensemble ! Plus tard, c'est Herbie qui m'a dit : apprends le morceau devant dessous dessus derrière à l'endroit à l'envers, et quand tu arrives pour le concert oublie tout ça et écoute les autres. Ecoute les autres. Et si quelqu'un fait une faute, eh bien fais la faute avec lui, parce que quand tout le monde fait la faute ensemble, elle devient juste !
L2W - Dernières questions : qu'est-ce que vous aimez chez un batteur ?
EH - Quand il sait se connecter avec la basse. Mais d'une façon générale, en tant que trompettiste, j'essaie toujours de lui laisser de la place. Pff, un orchestre c'est vraiment une affaire de famille ! Il faut que tous les maillons de la chaîne soient connectés, et c'est là que la musique commence.
AT - Quand il sait écouter...
L2W - Bon ben je vais pas vous demander ce qu'est un bon bassiste pour vous, vous allez me répondre la même chose. Allez, je tente quand même : c'est quoi un bon pianiste pour vous ?
AT - Quelqu'un qui sait quand ne pas jouer, qui sait te laisser de la place. Et puis une intelligence harmonique ET rythmique, qui rassemble toutes les énergies de l'orchestre.
EH - Moi pareil ! Je ne l'aurais dit mieux !

 
 

dim 1 jan 2012

 
 
 
Laurent de Wilde

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