Barry HarrisEntretien

Barry Harris

- Quand as-tu entendu la musique de Monk pour la première fois ?
- Wow ! C’est difficile de se souvenir ! Ca devait être Round Midnight. C’est lui qui le jouait. J’en ai entendu d’autres versions plus tard, par l’orchestre de Cootie Williams, qui a dû l’enregistrer avant lui, d’ailleurs. C’était très impressionnant de l’entendre le jouer, car Monk était un compositeur des plus prolifiques. Quand il est mort, le premier gig que j’ai eu après sa mort, j’ai joué du Monk toute la nuit... Jouer Monk signifie jouer le blues, jouer du rythm (changes?)... Beaucoup de ses compositions étaient écrites sur des grilles qui existaient déja, mais il avait aussi des compositions entièrement originales. Les standards qu’il jouait étaient les plus beaux (the prettiest). Un jour, je l’ai vu lire un morceau note pour note, eh bien, ça sonnait comme du Monk.

- Ces standards étaient-ils à la mode à l’époque ?
- Je ne sais pas, en fait. Je sais que de temps en temps, il cherchait un standard, il était très scrupuleux dans son choix. Mais beaucoup de ces standards étaient connus de tout le monde, du moins par les musiciens plus agés. Mais il insistait vraiment sur la nécessité d’être original, d’une façon ou d’une autre. Il était comme ça depuis le début, je crois. C’est presque comme ces jeunes maintenant qui portent leur pantalon très en dessous de la ceinture, maintenant : eh bien lui aurait fait le contraire; si eux faisaient comme ça, il aurait pensé : ça peut pas être comme ça (it can’t be right), alors il aurait porté le pantalon boutonné sous le menton !

- Est-ce qu’il souffrait du fait d’être taxé d’original, lui qui était aussi enraciné dans la tradition ?
- Je crois que c’est quelque chose d’autre. Monk était un genre d’extra-terrestre. Il avait ses propres idées sur la musique. Ses solos sont différent de tout ce qu’on peut entendre. Ses accords. Ses compositions. Et il s’y est accroché toute sa vie, traversant la pauvreté, les ennuis. Et heureusement, il finit par être accepté en tant que tel, sans aucun compromis. Heureusement aussi, il y avait des gens autour de lui qui s’occuppaient de lui (looked out for him). Je n’étais pas parmi ces gens-là, car je n’étais pas là. Du moins pendant ses moments difficiles, c’est-à-dire pendant les années 40 et 50. Les années 50 furent un peu plus clémentes pour lui, et puis il y a eu le gig au Five Spot, qui lui a ouvert beaucoup de choses. Je ne suis devenu un proche que pendant les années 60. Avant, j’étais dans le sillage de Charlie Parker.

- Qu’en est-il de la fin de sa vie ?
- Il était très malade. Il n’avait plus les mêmes musiciens autour de lui, et la qualité n’était plus la même.

- Pourquoi a-t-il changé d’orchestre ?
- Je ne sais pas. Ca n’aurait pas dû se passer comme ça. Mais encore une fois, il était physiquement malade. Il est devenu très retiré (withdrawn). Parfois, il redevenait tout à fait lucide. On s’est assis au piano, une fois, il était tout à fait en forme. On a joué My Ideal. Il a joué cinquante grilles de solo, et puis j’en ai joué cinquante à mon tour, on échangeait les solos, une grille chacun, j’aurais dû l’enregistrer... Mais c’était rare, il ne jouait plus du tout à la fin. Et ça, c’était un jour, pour dix ans de mutisme. La dernière fois que je l’ai entendu jouer, il n’a pas joué une seule de ses compositions, juste des standards. Je me rappelle, il a joué What is this thing called Love. C’était aussi fluide que Bud, mais à sa façon à lui.
Monk practiced playing, while we practice practicing. Il pouvait jouer un morceau pendant une heure et demie, au tempo. Ce qui fait que quand il devait se produire, il était prêt à jouer. Il y a des bandes sur lesquelles il joue Lulu is back in town sur toute la bande ! Nous n’avons pas la ténacité nécessaire pour pratiquer au tempo le même morceau pendant si longtemps...

- A-t-il tranché tous ses liens avec la musique à la fin de sa vie ?
- C’est difficile à dire. Il était là, tout simplement, et c’était dur de savoir ce qui se passait dans sa tête. Nica et Nellie l’ont emmené voir différents docteurs, pour voir comment on pouvait lui rendre la vie supportable. Sans grands succès. Si c’était quelquechose de physiologique, il n’ont jamais trouvé, ça, c’est sûr. Peut-être que de ne pas jouer l’a fait vivre plus longtemps : il lui a fallu ralentir. Il a pris sa retraite, en quelque sorte. Mais rien ne pouvait le calmer, à part lui-même.

- Quels étaient ses rapports avec CBS ?
- Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’il était traité comme un musicien de premier ordre. Il voyageait en première classe. Il était très bien habillé. Mais il n’est pas devenu millionaire !

 
 

mar 1 jan 2013

 
 
 
Laurent de Wilde

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